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Aristote : Le bonheur et la vertu
Impression facile
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On prétend parfois qu’il n’y a pas de vérité en morale. On dit qu’une
valeur ne se démontre pas. Qui prouvera par A + B qu’il est mal de voler? Le
bien et le mal ne relèveraient pas du vrai et du faux. À chacun son désir et
ses valeurs! Mais Aristote, dans L’Éthique
à Nicomaque, montre qu’il y a une vérité du désir; le désir a une fin.
La morale n’est pas affaire de «valeurs», mais de bien propre à l’homme, susceptible
d’être connu par la raison qui examine la fin naturelle des êtres. Quand on
connaît la fin naturelle de l’homme, on peut dire qu’il est vrai ou faux que
telle ou telle action est bonne ou mauvaise pour l’homme.
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1. Le bonheur humain
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A. La fin dernière de l’homme
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Toute connaissance, toute action, toute délibération tendent vers une
fin. Je puis vouloir une chose en vue d’une autre, et cette autre elle-même
en vue d’une troisième, mais il y a
nécessairement une fin dernière de toutes nos activités, un but suprême.
Sinon, l’on se perdrait dans une régression à l’infini, et nous voudrions sans
jamais rien vouloir, ce qui est absurde. Il faut donc reconnaître une fin voulue
pour elle-même.
Tout le monde tombera d’accord; cette
fin, c’est le bonheur. C’est sa recherche qui nous pousse à l’action.
Si vous demandez à quelqu’un pourquoi il fait ceci et cela, et ainsi de suite
en remontant de but en but, il finira par vous dire: «Pour être heureux.» Et
le questionnement s’arrêtera. On ne peut en effet demander à quoi sert le bonheur,
c’est une question absurde: le bonheur ne sert à rien, puisqu’il est le bien
désirable en soi, pour lui-même; on ne peut le vouloir comme un moyen.
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B. Qu’est-ce que le bonheur?
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Mais si les hommes s’entendent sur le mot «bonheur», ils sont loin de
s’accorder sur la chose. Est-ce la gloire,
les plaisirs, l’argent, la connaissance, l’amour… Comment s’y retrouver?
Partons de choses simples: la fin dernière de l’œil est de bien voir,
c’est-à-dire de réaliser excellemment
sa fonction propre. De même, le but dernier du guitariste, en tant qu’il
est guitariste, est de bien jouer de la guitare. Pour connaître la fin suprême
d’un être il faut donc partir de sa fonction spécifique
(une chaussure peut servir à enfoncer un clou, mais ce n’est pas là sa fin spécifique).
De même, l’homme peut éprouver des plaisirs sensuels, exercer sa force,
mais ce ne sont pas ses fonctions propres; il les partage avec les animaux.
Sa différence spécifique, c’est l’âme rationnelle. Sa
fin suprême sera donc l’activité rationnelle, exercée selon l’excellence (aretè), autrement dit selon la vertu (aretè).
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2. L’action et les vertus
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A. Ce qu’est le bonheur
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Mais qu’est-ce donc que «l’activité de la raison»? La raison peut être active de deux manières:
soit en se livrant à la pure connaissance (théoria),
où elle est seule en jeu, soit en réglant l’action de l’homme dans le monde,
où elle dirige le désir.
L’action elle-même se divise
en «production» (poièsis), dont la fin est une œuvre extérieure
(arts et technique), et en «action»
pure (praxis), plus noble, qui a sa fin en elle-même
(amitié, relations humaines…).
Le bonheur consiste donc d’une
part et principalement dans la contemplation, d’autre part dans l’action pure,
réglée par la raison (les biens matériels, la santé ne sont nullement
étrangers au bonheur; ils y aident, mais ne le constituent pas). Contemplation
et action doivent s’exercer selon la vertu.
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B. La vertu
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La vertu est ce qui porte une
chose à sa perfection. Il y a deux sortes de vertus: les vertus morales,
perfectionnant le désir (qui se soumet à la raison) en vue de l’action, et les
vertus intellectuelles, perfectionnant l’intelligence seule, en vue de la contemplation.
Commençons pas la vertu morale. Grand problème: la vertu s’enseigne-t-elle?
Suffit-il de connaître le bien pour
le faire? La faute n’est-elle qu’une ignorance?
Évidemment non. Savoir le bien n’est pas encore le faire, car la raison est affrontée au désir, qui se rebelle
et résiste. Ensuite, si le méchant ignore le bien, c’est cette ignorance
même qui est coupable. C’est lui qui, à force d’actes mauvais, s’est dénaturé;
il préfère ses plaisirs à la réalisation difficile de sa nature.
Il faut donc former le désir au bien, l’exercer, le façonner. La vertu n’est donc ni une pure connaissance
ni une action isolée, mais une habitude,
une disposition stable et durable de la volonté, acquise par l’exercice, à bien
agir. L’homme vraiment vertueux n’éprouve nulle contrainte à l’être,
il l’est joyeusement, conscient de réaliser ainsi sa nature. La vertu consiste
en un juste milieu, déterminé par la raison de l’homme prudent.
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C. Le juste milieu
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Pourquoi un «juste milieu»? La vertu est-elle un compromis? Pas du tout.
Le juste milieu définit au contraire
la perfection: ce à quoi l’on ne peut rien ôter ni ajouter. Le juste
milieu n’est pas une moyenne, mais un sommet entre le défaut et l’excès, une
ligne de crête.
Ainsi le courage est-il le juste
milieu entre la témérité et la lâcheté: non pas l’absence de crainte,
mais son affrontement. La tempérance est le juste milieu entre l’insensibilité
inhumaine et la débauche. Arrêtons-nous sur la plus noble des vertus, à laquelle
toutes sont ordonnées: la justice.
C’est la vertu de la relation avec les autres; elle consiste à attribuer
à chacun ce qui lui revient. Il faut distinguer la justice commutative, qui règle les échanges, et la justice distributive, qui règle les distributions.
La première respecte une égalité stricte, arithmétique: donnant-donnant. L’autre
respecte une égalité proportionnelle: non pas la même chose à tout le monde,
mais à chacun selon son mérite. L’égalité de la justice n’est donc pas forcément
une égalisation indifférenciée, mais un traitement impartial, et, par conséquent,
respectueux des mérites comparés.
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3. La prudence
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Le juste milieu doit être à chaque fois déterminé selon la situation.
Il est la fin que vise la volonté, mais il faut encore réfléchir aux meilleurs
moyens de l’atteindre. Je puis avoir
la ferme volonté d’être juste sans savoir quoi faire pour l’être.
C’est à l’intelligence pratique, qui regarde les choses particulières
et changeantes, que revient cette tâche délicate; sa vertu, intellectuelle,
est la prudence*.
«La vertu morale assure la rectitude
du but que nous poursuivons, et la prudence celle des moyens pour y parvenir.»
La prudence apparaît ainsi comme la vertu par excellence du juge, qui,
à partir d’un précepte général, doit déterminer le juste dans le cas particulier,
et faire preuve d’équité – pour éviter que l’application aveugle de la justice
n’aboutisse à l’injustice. Ici, point de démonstration ni d’exactitude; il s’agit de choses humaines, plusieurs solutions
sont défendables. La prudence demande de l’expérience; c’est pourquoi
si l’on peut être mathématicien à douze ans, on ne peut être un «homme sage»
avant d’avoir beaucoup vécu.
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4. L’amitié et la contemplation
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A. Avoir un ami
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Quel est l’accomplissement de cette vie morale perfectionnée par les
vertus? C’est la relation à autrui, comme la justice, la plus belle des vertus,
le laissait deviner. L’amitié (philia), ou amour non passionnel, vient en quelque sorte accomplir la
justice, en la dépassant.
L’amitié, toujours réciproque, est l’amour d’autrui pour lui-même, qui
nous fait vouloir son bien et admirer sa vertu. Elle diffère en cela de l’amour
intéressé qui nous fait aimer quelqu’un pour nous-même, et pour les avantages,
plaisirs ou utilité que nous pouvons en tirer – et non pour lui-même. L’ami est un autre moi-même. Entre les
amis, plus besoin de justice; ce qu’elle commande entre les hommes qui ne sont
pas amis, c’est l’amitié qui le fait ici spontanément.
«L’amitié est absolument indispensable
à la vie: sans ami, nul ne voudrait vivre.» (Éth. Nicomaque, IX) Cet amour désintéressé
et réciproque donne à l’âme humaine une assise qu’elle ne peut avoir seule,
une sorte de complétude que sa nature infirme appelle naturellement. L’homme
ne se suffit pas à lui-même. Le moi commence à deux.
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B. L’amitié des contemplatifs
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Le bonheur de l’amitié n’est pas tout. Reste la contemplation de Dieu.
Elle est le bonheur suprême, couronné par le plus noble plaisir*. Elle connaît
toutefois des intermittences tant elle est difficile. Il faut noter que l’amitié
la plus solide est l’amitié qui lie les amoureux de la vérité car, suspendue
à l’éternel, elle se garantit de toutes les inconstances et médiocrités de la
vie, s’alimente et se renforce contre toute rupture à la source de toute jeunesse
et de toute vie. Ce commun amour d’un bien qui ne s’amoindrit pas de son partage
est l’étoile fixe des amitiés indestructibles.
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C. Synthèse
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Le dynamisme à la source de l’action, c’est le désir. Mais il a une fin
naturelle: le bonheur, qui réside en la réalisation de notre nature. C’est à
l’intelligence, à la raison pratique, d’éclairer le désir sur cette fin, et
de trouver les moyens propres à le rejoindre. Les vertus, les devoirs, la dimension
impérative de la morale font partie de ces moyens: le devoir n’est pas arbitraire, mais intégré
dans une perspective plus vaste, dont la ligne de fuite est la quête du bonheur.
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