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Bergson : Nature et société : l'élan vital
Impression facile
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Nos sentiments et nos pensées se succèdent, poussés les uns par les autres;
ils se compénètrent, et composent la vie psychologique. Pour en préciser les
contours, Bergson forge la notion de durée. La durée est mouvement; mais qu’est-ce
qui fait qu’elle se meut? Qu’est-ce que cela qui, se mouvant au fond de moi,
s’épanouit en pensée; qui, me poussant et me retenant alternativement, éclate
en désir? Cette force, Bergson l’appelle élan vital. C’est élargir la recherche:
l’élan vital meut la fourmi comme l’homme, et son énergie créatrice déborde
en l’infinité des espèces qui se succèdent ou coexistent; c’est sur lui que
reposent les sociétés humaines. L’histoire enfin n’est-elle pas le cours des
progrès de ce seul et même élan vital?
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1. L’individu vivant
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A. Élan vital et science de la vie
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L’intelligence cherche à se retourner sur l’élan qui l’a créée pour le comprendre;
elle ne peut pour cela que le réduire indûment à du prévisible et du déjà connu:
elle mécanise la vie (cf. fiche 67). Mais
c’est au-delà de l’intelligence, dans une métaphysique de l’intuition, que la
vie, qui est mouvement, se laisse connaître.
L’intelligence distingue des corps dans la matière inerte. La nature elle-même
tend à isoler la vie en systèmes distincts: les individus vivants, composés
de parties hétérogènes et animés de fonctions diverses. Le système naturel n’est
jamais totalement clos: l’individu est lié à l’univers pour subsister, agir
et se reproduire. Le vivant ne peut que tendre à l’individualité, sans jamais
l’atteindre: il doit se reproduire, c’est-à-dire se diviser en deux. Le
vivant est plus animé de tendances mouvantes que composé d’états stables.
Chaque individu est la concrétion de l’élan vital, cette unique force créatrice,
riche et imprévisible, qui se divise dans sa poussée; chaque espèce est le résultat
d’une direction qui s’est solidifiée dans un échec. En effet, le pouvoir créateur
perd sa créativité dans la routine de l’instinct; l’élan vital n’a de succès
que dans la création d’un être créateur. Au
bout de ce progrès par tentatives qu’est l’histoire de la vie, se tient donc
l’homme.
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B. Les problèmes d’une science de la vie
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Le mécanisme (cf. fiche 45) est
inapte à saisir la vie, parce qu’elle est imprévisibilité. Pour lui, tout étant
donné au début, ce qui en résulte est nécessaire. Le finalisme n’est qu’un mécanisme inversé:
tout serait donné dans un projet de la nature, qu’elle s’applique à réaliser
comme une fin à atteindre. Bergson renvoie
donc dos à dos mécanisme et finalisme comme le résultat de la compréhension
de la vie par l’intelligence, qui en est pourtant le produit.
Comment rendre compte de l’évolution de la vie? Ce n’est pas l’adaptation,
c’est-à-dire le pur mécanisme d’influence de milieux extérieurs différents, qui distingue les espèces, mais la poussée
interne d’une force vitale: l’obstacle
ne crée pas la force de le surmonter, c’est au contraire cette force qui crée
de quoi surmonter l’obstacle; sa solution est toujours imprévisible et multiple.
Ce qui fait la parenté des espèces, c’est l’élan vital; ce qui fait leur différence,
c’est la multiplicité des façons de passer un même obstacle: la matière brute,
récalcitrante et sans vie. L’histoire des espèces d’êtres vivants est celle
de la lutte de l’élan vital pour se couler dans la matière qui lui résiste.
L’élan vital, parce qu’il est créateur, n’est pas un principe unique, monobloc,
et par conséquent invariable; il est un, mais comprend en lui la multiplicité
confuse de tendances indifférenciées. Toutes les espèces ont en commun ce fonds de
tendances; chacune se particularise moins par la possession exclusive de certains
caractères que par l’accent qu’elle y porte. Ainsi, l’homme n’est pas
dépourvu d’instinct, la fourmi n’est pas dépourvue d’intelligence; mais ce qui
prédomine chez le premier, c’est l’intelligence, et chez la seconde, c’est l’instinct.
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C. Torpeur, instinct, intelligence
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L’élan vital comporte trois tendances générales qui s’opposent et coexistent
en chaque espèce: l’élan vital a mis l’accent sur la torpeur pour
faire les plantes, sur l’instinct et l’intelligence pour faire les animaux et
l’homme. Aucune n’est plus évoluée que les autres; elles diffèrent en
nature, non pas en degré; la réflexion les distingue, la réalité les mêle.
Invention et fabrication d’instruments caractérisent l’intelligence; l’utilisation
instrumentale du corps caractérise l’instinct. L’intelligence, plus consciente,
est donc toujours créative, l’instinct, plus inconscient, invariable; elle est
la faculté de rapporter les choses les unes aux autres, il est la faculté de
connaître quelques-unes d’entre elles. C’est dire que l’intelligence
est la faculté des relations, l’instinct, celle des éléments: l’intelligence
connaît par mise en relation, c’est-à-dire médiatement, l’instinct, par fusion,
c’est-à-dire immédiatement. C’est l’intelligence qui fait le lien entre silex
et étincelle: par elle, nous nous servons du feu; c’est l’instinct qui nous
fait savoir l’usage de nos mains; par lui, nous les maîtrisons. Intelligence
et instinct sont les deux principes des sociétés animales et humaines.
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2. La société vivante
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A. L’élan vital et la société humaine
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La société humaine est comparable à un organisme; on peut pourtant désobéir
aux lois de la cité, pas à celles de la nature. L’obligation est la pression
qui tient ensemble ses membres, comme la vie de l’individu tient ensemble ses
organes; dressant les membres de la société à se fermer sur elle pour se conserver,
elle a l’élan vital pour principe.
La liberté des individus distingue les sociétés humaines, intelligentes, des
sociétés animales, instinctives. Les deux grandes tendances de l’évolution, intelligence
et instinct, impliquent société; de même qu’elles se mêlent, de même
le naturel des sociétés primitives demeure au fond des sociétés évoluées.
L’élan d’amour qui les ouvre au progrès est aussi une poussée créatrice de l’élan
vital. C’est la vie même qui pousse les sociétés à s’ouvrir et à se clore; dressage
qui les clôt, mysticité qui les ouvre, c’est-à-dire pression
et aspiration, voilà les deux sources de la morale et de la religion, qui tiennent
les hommes ensemble.
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B. Morale close et religion statique
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Sur la surface du moi individuel, un comportement social obtenu par dressage
nous maintient solidaires comme par habitude. La plupart du temps, nous obéissons
sans nous en rendre compte; nous ne ressentons la contrainte du devoir qu’en
nous en écartant, ne l’accomplissons alors qu’en résistant aux résistances.
Le devoir est presque naturel; la morale close
unit l’intérêt des individus et celui de la société.
C’est dire qu’obéir au devoir n’est pas obéir au raisonnement, mais à
la vie; nous ne faisons que justifier a
posteriori par la raison ce que la nature ordonne.
L’instinct s’impose à l’intelligence pour le bien des hommes; car l’intelligence
les pousserait vers leur bien propre contre le bien commun.
Contre les excès, nuisibles à la société, de l’intelligence, l’instinct crée
la fabulation; de là, la mythologie, et une forme de religion qualifiée de statique,
dont la fonction est le maintien du groupe. C’est
toute l’utilité de la superstition, qui, comme un instinct obscur, freine les
risques de dissolution de la communauté par l’ouverture de l’intelligence. À
l’opposé, la religion dynamique préside à l’élargissement de la communauté;
l’une et l’autre religion s’ancrent dans l’élan vital.
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C. La société ouverte et la religion dynamique
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C’est qu’en société close, mû par une morale close et une religion statique,
l’homme ne serait que le plus évolué des animaux; nos sociétés seraient immuables
si l’instinct régnait. De loin en loin, l’histoire sème de grandes
âmes revenues aux sources de l’élan vital créateur, qui ouvrent les sociétés.
Le héros mystique sait traverser la pellicule extérieure et sociale des hommes
pour en appeler à la source originelle de l’élan vital en eux et, par communication
d’une sensibilité devenant universelle, faire passer l’instinct de groupe du
petit ou grand à l’incommensurable: c’est
l’amour de l’humanité qui refait les sociétés humaines; il diffère en
nature, non en degré, de l’amour de la famille ou de la patrie. Passer de l’amour
d’un groupe numériquement défini à celui de tous les hommes, ce n’est pas aimer
plus d’hommes, c’est aimer différemment.
Deux forces s’exercent donc sur l’homme en société: la pression de la morale
close, qui maintient la solidarité du groupe – la mécanique –, et l’aspiration
de la morale ouverte, qui l’élargit – la mystique. La pression est la cristallisation
d’une aspiration primitive dont on a perdu l’esprit: quand l’inspiration se
dégrade en formules impératives, la pression n’est plus que la lettre dont l’aspiration
était l’esprit; mécanique et mystique font les deux ressorts
de l’histoire des hommes.
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D. La société mixte et le cours de l’histoire
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Morale close et morale ouverte, religion statique et religion dynamique, mécanique
et mystique sont des éléments séparés en droit, que les sociétés de fait réunissent.
Ces deux principes animent l’histoire
des hommes selon deux lois: la loi de dichotomie et la loi de double
frénésie. La première sépare et fait lutter les tenants d’une société close
et ceux d’une société ouverte; la seconde fait que, chacune l’emportant à son
tour, il suit sa pente propre jusqu’à l’asphyxie, appelant l’autre voie par
ses excès.
«Mais la lutte, dit Bergson, n’est que l’aspect superficiel du progrès.»
Les lois mécaniques qui la régissent ne sont
pas les lois de l’histoire, qui sont lois d’une vie plus profonde. La
frénésie de la recherche du confort de vie, depuis la Renaissance, s’est appuyée,
en s’y opposant, sur la frénésie de vie ascétique du Moyen Âge; c’est un exemple
du progrès par oscillation qui régit l’histoire de l’humanité. «À elle de se
demander, conclut Bergson, si elle veut vivre seulement, ou fournir en outre
l’effort nécessaire pour que s’accomplisse, jusque sur notre planète réfractaire,
la fonction essentielle de l’univers, qui est une machine à faire des dieux»
(Les Deux sources de la morale et
de la religion).
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