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Croissance et inégalités
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Définitions utiles
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Démocratie : forme d’organisation sociale dans laquelle les citoyens ont le
pouvoir de décider des choix politique, notamment en élisant les dirigeants
politiques. La démocratie ne se définit pas seulement comme un régime politique,
mais aussi un type de société dont les valeurs centrales sont la liberté et
l’égalité.
Rapport interdécile : rapport entre le revenu au-dessus duquel se situent les
10 % les plus riches d’une population et le revenu du dixième le plus pauvre.
Les déciles sont des tranches successives de 10 % dans lesquels on classe les
ménages des plus pauvres aux plus riches.
Redistribution : ensemble des prélèvements et des répartitions de ressources
effectuées par les administrations publiques et les organismes de protection
sociale.
Redistribution horizontale : prélèvements effectués sur les revenus primaires
et répartis entre les ménages en fonction de critères sociaux (tels les mécanismes
de sécurité sociale).
Redistribution verticale : ponctions sur les hauts revenus et sur les patrimoines
importants proportionnellement plus élevées que sur les revenus et patrimoines
faibles (tel l’impôt sur le revenu).
Système de valeurs : organisation des idéaux moraux d’une société guidant l’action
des individus. Les valeurs, plus ou moins formalisées, déterminent ce qui est
« bien » et ce qui ne l’est pas. Elles sont ordonnées dans un système qui les
relie entre elles et les hiérarchise par ordre d’importance.
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Auteur
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Alexis de Tocqueville (1805-1856) est un libéral qui défend l’égalité contre
les privilèges, les libertés individuelles et la démocratie dont il étudie la
version américaine lors d’un voyage d’étude aux États-Unis (sur les prisons
à l’origine). Tocqueville, considéré comme un des précurseurs de la sociologie,
est surtout connu pour deux ouvrages :
De la Démocratie en Amérique (1835-1840) qui analyse les mœurs des Américains
et leurs institutions et débouche sur une réflexion générale sur la démocratie
est l’une des premières enquêtes de terrain sociologiques. L’Ancien Régime et
la Révolution (1856) traite des spécificités des institutions politiques françaises
(notamment la centralisation) à travers une réflexion sur l’histoire de France.
La croissance est une condition nécessaire mais non suffisante du recul des
inégalités. Ce qui est décisif, ce sont les modalités de la répartition et donc
les objectifs politiques. La limitation des inégalités constitue un choix inscrit
dans un modèle de société et de développement.
Si les démocraties font de l’idéal égalitaire une de leurs valeurs, il reste
à savoir de quelle « égalité » il s’agit. On doit s’interroger sur les liens
croissance/inégalités et démocratie/inégalités quand on analyse les évolutions
de l’économie contemporaine.
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1. La croissance favorise le recul des inégalités mais n’y suffit pas
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A. La croissance, une condition nécessaire…
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Le recul des inégalités commence généralement par la résolution des situations
de pauvreté qui nécessite un élargissement (en volume et en diversité) de la
consommation. Cela suppose que l’on dispose de plus de biens, de services, de
revenus, d’épargne afin que la lutte contre les inégalités ne se limite pas
à un partage de la pénurie mais s’appuie sur la répartition de ressources supplémentaires
pour améliorer la situation des individus et groupes sociaux les moins bien
lotis sans amputation des moyens dont disposent les autres.
Grâce à la croissance, une économie nationale crée plus de richesses et génère
plus de revenus (salaires, profits). Ces gains alimentent un accroissement et
une diversification de la consommation marchande et favorisent ainsi la lutte
contre la pauvreté. Ces facteurs peuvent aider à réduire un certain nombre d’inégalités
entre les ménages dans la satisfaction des besoins fondamentaux tels que nourriture,
habillement et logement.
L’accumulation permise par la croissance autorise aussi le développement de
la production et de la consommation de services non marchands. En suscitant
de l’épargne et en augmentant la quantité d’investissements possibles, la croissance
permet en outre le financement d’une protection sociale et d’un État-providence,
ce qui contribue à la résorption des inégalités dans les domaines de la santé,
de l’éducation et des loisirs. Des inégalités nombreuses et très importantes
peuvent ainsi être réduites.
L’égalisation des conditions passe par un partage des fruits de la croissance,
il faut évidemment pour cela que ces fruits existent, donc qu’il y ait une croissance
réelle et qu’elle soit plus forte que la croissance démographique. Les trente
glorieuses en France fournissent l’exemple d’une période où ces mécanismes ont
fonctionné. Réciproquement, l’absence ou la faiblesse de la croissance rendent
difficiles la lutte contre la pauvreté et pour l’égalité des conditions comme
l’illustrent de nombreux PED, ou dans une moindre mesure les pays industriels
depuis 25 ans.
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B. … Mais non suffisante du recul des inégalités
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Si la croissance est une condition nécessaire au recul des inégalités, elle
reste néanmoins insuffisante pour y parvenir. Il n’y a en effet aucune automaticité
entre la croissance et l’atténuation des inégalités. L’égalité entre les individus
et les groupes sociaux ne s’accroît que si la répartition des fruits de cette
croissance est organisée dans ce but.
Le recul des inégalités suppose que les écarts de richesse soient progressivement
modérés par :
– une limitation (voire une réduction) des disparités de patrimoine au moyen
de règles fiscales et/ou de transmission de ce patrimoine ;
– une réduction de l’éventail des revenus : entre revenus du travail et du
capital, entre revenus salariaux et non-salariaux, entre échelons de la hiérarchie
salariale, entre hommes et femmes (la différence de salaire entre les hommes
et les femmes est passée en France de 29,3 % en 1989 à 26,1 % en 1994. L’écart
reste maximal pour les plus diplômés : un garçon titulaire d’une maîtrise gagne
en moyenne 40 % de plus que son homologue féminine, la différence atteignant
50 % pour les jeunes sortant d’une grande école) ;
– une solidarité entre actifs et inactifs permettant notamment aux jeunes de
suivre des études avant d’entrer sur le marché du travail, aux couples d’avoir
des enfants et de les élever (congés maternité, congés d’éducation, allocations
familiales), aux personnes âgées de toucher des retraites décentes après avoir
quitté leur emploi, aux personnes malades de se soigner ;
– un partage intergénérationnel : les actifs en cours produisant les richesses
nécessaires à leur vie et à celles des inactifs du moment.
Ces différentes options nécessitent une redistribution qui est d’autant mieux
réalisée qu’elle repose sur un consensus social et une intervention publique
(fiscalité, protection sociale, État-providence, investissements collectifs…)
la rendant possible. Ajoutons que le recul des inégalités n’est possible et
durable qu’à la condition que les « oubliés » de la croissance ne soient pas
les exclus de la société.
Une société peut combiner une économie en croissance et une répartition maintenant
ou augmentant des inégalités plus ou moins importantes. Nombreux sont les pays
bénéficiant depuis 25 ans (et plus) d’une croissance non négligeable sans que
les inégalités n’aient reculé. Ainsi, les États-Unis comptaient 36,4 millions
de personnes vivant au-dessous du seuil de pauvreté, soit près de 14 % de la
population totale en 1995 ; entre 1974 et 1995, ce nombre a augmenté de moitié,
passant de 23,370 à 36,425 millions, dont beaucoup sont des actifs (poor workers
ou working poors). La croissance n’a pas empêché un accroissement des inégalités
: en 1994, les 5 % les plus riches recevaient 21 % du revenu national contre
16,5 % vingt ans avant. Bien des inégalités apparaissent donc compatibles avec
la croissance.
Le partage des fruits de la croissance n’est jamais automatiquement égalitaire.
Le recul des inégalités ne se produit réellement que s’il constitue un objectif
social et politique durable pour des motifs à la fois éthiques (volonté de justice
et d’égalité) et utilitaristes (en renforçant le consensus social, on accroît
l’efficacité économique : ce que montrent par exemple les pays scandinaves où
les inégalités sont moins fortes que dans les autres pays développés sans que
la compétitivité en souffre). Dans ce cas seulement, la croissance est mise
au service de la réduction des inégalités qui constitue une dimension du développement
et un élément de changement social. Même alors, le recul des inégalités ne peut
qu’être une œuvre de longue haleine que de nombreux événements peuvent contrecarrer.
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2. L’idéal égalitaire des sociétés démocratiques
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A. Adopter un idéal égalitaire favorise le recul des inégalités
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Faire du recul des inégalités un objectif guidant la répartition des richesses
suppose qu’une société place l’idéal égalitaire au cœur de son système de valeurs.
C’est le cas des démocraties qui affichent cet idéal égalitaire au nom de la
justice sociale qu’elles veulent atteindre et des droits de l’homme (« Tous
les hommes naissent libres et égaux… »). Il reste qu’il ne suffit pas d’afficher
un objectif pour qu’il en soit effectivement un. Il ne suffit pas non plus de
viser un objectif pour l’atteindre.
Sans constituer une garantie absolue, la démocratie crée des conditions plus
favorables à cet idéal que les autres régimes car les dirigeants politiques
qui sont élus sont contrôlés par leurs concitoyens à qui ils ont des comptes
à rendre et qui les rééliront ou non, sont soumis à la critique de leur opposition
et sont surveillés par la presse qui informe l’opinion publique.
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B. Questions autour de l’idéal égalitaire
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Cet idéal ne se traduit par aucune unanimité ni sur le sens que l’on donne
à la justice sociale, ni sur la question de savoir si la justice suppose l’égalité.
Le terme d’égalité (inclus dans la devise de la République française) a lui-même
plusieurs contenus : il convient en particulier de distinguer l’égalité des
conditions et l’égalité des chances. Que faut-il viser : que tous les individus
aient les mêmes revenus, disposent des mêmes biens et des mêmes services ou
alors qu’ils aient tous les mêmes opportunités d’accéder aux situations les
plus avantageuses en permettant la mobilité sociale ? À l’égalité des conditions
qui ne peut être qu’une utopie, on préfère généralement l’égalité des chances
qui permet à tous les individus d’optimiser leurs ressources, leurs talents,
leurs efforts. L’école (au sens large) est considérée comme l’un des moyens
fondamentaux de concrétiser l’égalité des chances en permettant aux plus méritants
d’accéder aux meilleures positions sociales. Là encore, il y a souvent un écart
entre les déclarations d’intention et les résultats.
Un autre débat de plus en plus actuel oppose les partisans de l’égalité à ceux
de l’équité. L’équité se distingue de l’égalité dans la mesure où elle implique
de favoriser ceux qui ont les moins bonnes situations, elle se traduit notamment
par des politiques de discrimination positive qui visent à pallier le creusement
des inégalités. Même si l’objectif à terme est de résorber les inégalités, l’équité
passe donc souvent dans un premier temps par des pratiques inégalitaires. Deux
exemples : la politique française des zones d’éducation prioritaire (ZEP) qui
consiste à donner plus de moyens aux établissements scolaires recevant des populations
défavorisées, les quotas d’embauche de personnes d’origines ethniques différentes
aux États-Unis qui s’opposent aux pratiques discriminatoires de recrutement
(même si cette affirmative action est assez contestée aujourd’hui).
Les économistes ne considèrent pas tous que la justice sociale, l’égalité ou
l’équité constituent des objectifs justifiés. Pour les libéraux, une telle option
est non seulement une imposture parce que l’égalité réelle est hors d’atteinte,
mais surtout une erreur parce qu’elle atteint l’efficacité des mécanismes du
marché et de la libre concurrence qui peuvent seuls permettre d’approcher de
la meilleure allocation des ressources et des richesses produites. En effet,
ces économistes considèrent que les inégalités sont utiles car elles stimulent
la concurrence et sont favorables à l’activité économique, donc à la société.
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3.Les inégalités au cœur des réalités économiques et sociales
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A. De nombreuses inégalités résistent à l’idéal égalitaire et à la croissance
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Aucune société, ni les plus démocratiques, ni les pays socialistes dont c’était
le but proclamé, n’a fait disparaître les inégalités même si certaines réussissent
mieux à les atténuer que d’autres. Toutes recèlent de nombreuses inégalités
structurelles tenant tant à l’histoire, aux représentations, aux rapports de
force qu’aux mentalités. Les écarts de richesses qui sont les plus ostensibles
et sont loin d’être négligeables ne sont pas forcément les inégalités les plus
fondamentales ni les plus difficiles à résorber.
La question de savoir s’il faut réduire les inégalités de richesses fait débat.
L’égalité des conditions suppose que les écarts de patrimoine et donc de revenus
soient réduits (voire supprimés). L’égalité des chances donne lieu à des interprétations
différentes :
– chacun doit avoir des ressources identiques ou proches, on en revient alors
au cas précédent : il faut égaliser les conditions, sinon deux enfants n’ont
pas les mêmes chances quand les revenus et le patrimoine de leurs parents sont
très inégaux ;
– chacun doit avoir l’opportunité de valoriser ses ressources (capital, travail,
compétences, efforts…) à égalité avec les autres : un marché où règne la libre
concurrence le permet selon les économistes libéraux.
Cette seconde optique amène à refuser l’égalisation des conditions accusée
de détruire la motivation et la recherche de l’intérêt personnel à la base de
l’efficacité des mécanismes de marché.
Les inégalités qui structurent en profondeur et durablement les sociétés ne
se limitent pas à des inégalités monétaires et ne s’expliquent pas seulement
par elles, ainsi les inégalités :
– entre hommes et femmes : il existe une hiérarchie inégalitaire des métiers
(et des revenus) ou des tâches domestiques qui se perpétue par la socialisation
(notamment l’éducation) ;
– de réussite scolaire entre catégories sociales qui révèlent des inégalités
de dotation en capitaux non seulement économiques (revenus, patrimoine), mais
aussi sociaux (relations, réseaux) et culturels (savoir-faire, savoir-être,
accès aux connaissances) et qui impliquent une inégalité des chances d’accéder
aux meilleures positions socioprofessionnelles.
L’inégalité des conditions mais aussi des chances existe et ne disparaît pas
du seul fait qu’il y ait de la croissance, ni que l’on ait proclamé un idéal
égalitaire.
Afficher cet idéal égalitaire ne suffit pas à en faire réellement un objectif
social. Ce peut n’être qu’un effet d’annonce permettant aux élites sociales
de conserver leur position dominante en s’assurant à bon compte un appui de
toute la société. Mais faire vraiment de l’égalité un objectif ne suffit pas
non plus à s’en rapprocher dans la réalité. Nombreux sont les obstacles sur
le chemin de l’égalité réelle : barrières structurelles (hiérarchie des revenus,
règles d’héritage…), inégalités enracinées dans la culture nationale (hommes/femmes,
villes/campagnes…), rapports de force (les groupes sociaux les plus favorisés
renoncent rarement de bon gré à leurs privilèges, les groupes montants cherchent
non seulement à rejoindre l’élite mais souvent à prendre sa place), refus idéologiques
(ainsi l’idée selon laquelle l’inégalité constituerait une motivation favorable
à la croissance), pannes de croissance…
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B. L’accroissement des inégalités depuis 20 ans
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La pauvreté et l’exclusion sociale, manifestations d’inégalités criantes qui
sont a priori liées aux périodes de récession et de crise constituent des phénomènes
réapparaissant sans cesse. Non seulement la croissance ne suffit pas à les résorber,
mais elle ne les empêche même pas de réapparaître comme on peut le constater
depuis une vingtaine d’années en France, dans le reste de l’Union européenne
ou aux États-Unis.
Contrairement à la période précédente dite des trente glorieuses, ces 25 dernières
années sont marquées par une recrudescence des inégalités concomitante à la
croissance (même si elle est moins rapide) : les plus riches s’enrichissent
alors que les plus pauvres le sont de plus en plus au point de sombrer dans
l’exclusion comme le révèle la variation du rapport interdécile des revenus
passé en France de 4,3 en 1979 à 4,1 en 1984 pour remonter à 4,2 en 1989 et
à 4,5 en 1994. Le creusement des inégalités largement lié à la crise de l’emploi
est illustré par la montée du nombre de SDF, de mal logés, de mal soignés, d’illettrés…
Si changement social il y a depuis la fin des trente glorieuses, il est marqué
par une remontée des inégalités au sein des sociétés comme entre pays et zones
régionales. Il semblerait que l’on vive une période où la croissance coexiste
avec une tendance à l’exclusion d’individus, de groupes sociaux, voire de pays
d’une économie et d’une société mondialisée. S’agit-il d’une parenthèse ou d’une
mutation durable ?
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