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Descartes : Les Méditations métaphysiques : de Dieu au monde
Impression facile
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Le moi, au cœur même
de sa solitude, a découvert l’existence de Dieu. Celle-ci est aussi indubitable
que la sienne propre, puisque l’idée claire et distincte de ma pensée est inséparable
de celle de Dieu qui y est inscrite. Dieu est le centre du moi. Dieu va nous
permettre, par la garantie définitive qu’il apporte à nos connaissances, de
fonder les sciences et de rejoindre le monde.
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1. L’erreur
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A. La véracité divine
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Dieu existe; or il n’est sujet
à aucune imperfection; donc il ne peut être trompeur, puisque vouloir
tromper implique nécessairement quelque faiblesse ou malice. Je puis donc avoir
confiance, pour atteindre la vérité, dans le témoignage de mes facultés intellectuelles,
qui ont été créées par Dieu.
Pourtant, je me trompe. Comment
cela est-il possible? Cela ne peut venir de mes facultés, mais seulement
du mauvais usage que j’en fais lorsque je juge du vrai et du faux.
Il ne peut en effet y avoir de vérité, donc aussi de fausseté, que dans
le jugement, qui est l’acte de rapporter une idée à une chose en affirmant que
l’une est conforme à l’autre. Deux facultés
concourent au jugement: l’entendement, réceptif, qui conçoit les idées, et la
volonté, active, qui leur accorde librement son assentiment. Se tromper
consiste à affirmer à tort la vérité d’une idée (le dauphin est un poisson,
le soleil est grand comme une assiette).
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B. La volonté et le jugement
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C’est donc la volonté qui cause
l’erreur*
en donnant son assentiment à une idée qui n’est pas évidente. En voici
la raison: mon entendement est borné, fini, ne saisit pas tout avec clarté,
alors que ma volonté est infinie, peut s’étendre à tout, tout vouloir, tout
affirmer. Emportée par son élan, elle dépasse les limites de l’entendement,
et affirme des choses que celui-ci n’entend pas.
Le remède à l’erreur consiste
donc à tenir ma volonté dans les bornes de ce que l’entendement conçoit,
de manière à ne donner mon assentiment qu’à ce qui est clair et distinct. Pour
le reste, je dois reconnaître mon ignorance avec humilité, plutôt que me tromper
par témérité. L’ignorance est une marque de ma condition, l’erreur une faute
de ma volonté.
Il faut dire «faute», car la volonté est libre, pleinement en mon pouvoir.
Je suis responsable de mes affirmations. Pourtant, devant l’évidence, il ne
semble pas qu’il soit en mon pouvoir de refuser mon assentiment. Coupable lorsque je me trompe, suis-je sans
mérite quand je dis vrai? La question demande examen.
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2. Le libre arbitre et la liberté
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A. Les deux degrés de liberté
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Être libre, cela signifie d’abord
avoir la puissance d’affirmer ou de nier, de vouloir ou de refuser, sans être
déterminé par quoi que ce soit – bref avoir un libre arbitre*. Ainsi, lorsque rien ne me pousse à vouloir
une chose plutôt qu’une autre, en l’absence de raisons claires, ma liberté se
manifestera par l’indifférence de ma volonté et l’arbitraire de mon choix.
Mais cette indifférence, qui révèle un défaut
de connaissance plus qu’une perfection de la volonté, n’est que «le plus bas
degré de liberté». Être libre, en effet, ne consiste pas seulement à être indépendant,
déterminé par rien, mais aussi à développer sa propre nature. Or l’homme
a une nature rationnelle, créée par Dieu. Notre volonté est donc destinée à
s’accomplir dans la reconnaissance du vrai, et notre nature à y trouver son
épanouissement.
Je
serai donc d’autant plus libre que j’aurai des raisons évidentes d’agir et que
je ne serai jamais indifférent. Si je connaissais toujours clairement
ce qui est vrai et ce qui est bon, je ne serais jamais en peine de délibérer,
ma volonté agirait avec facilité, sans hésitation, en pleine lumière.
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B. Liberté et vérité
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Mais si je suis d’autant plus libre
que je me soumets à l’évidence et au bien, que devient le pouvoir de se déterminer
par soi-même? Le libre arbitre n’est-il
pas anéanti par la splendeur contraignante de la vérité?
Non, car l’évidence ne contraint
pas la volonté, le libre arbitre ne
disparaît pas devant l’évidence, il est seulement «incliné» à donner son assentiment,
mais sans nécessité. Car absolument parlant, il peut le refuser, en préférant
l’affirmation de son indépendance à la vérité.
L’homme
est donc méritant de reconnaître le vrai, car il pourrait en détourner son attention.
C’est librement que l’homme accomplit sa nature en développant sa raison, et
librement qu’il peut déchoir. Et si réaliser sa nature, c’est devenir vraiment
libre, on doit dire que c’est librement que l’on devient libre. En disant que
le péché lui-même est une erreur, Descartes ne disculpe donc personne, il fait
plutôt de l’erreur une sorte de péché contre soi-même.
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3. La vérité des idées
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A. Garantie divine et poursuite de la recherche
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Ces considérations sur l’erreur et la liberté m’ont appris ce qu’il faut
faire pour parvenir à la vérité, et continuer la recherche efficacement. La ferme résolution de bien juger ne doit plus
me quitter.
De plus, la découverte de l’existence
d’un Dieu non trompeur garantit la vérité des idées claires et distinctes de
manière absolue, en dehors même des moments où j’en ai conscience. Ce
que je me ressouviens d’avoir conçu comme vrai l’est toujours, il est inutile
d’y repenser pour vérifier. Ma certitude est désormais métaphysiquement fondée.
Ainsi Dieu, par sa garantie, permet-il la progression assurée de la recherche.
Il s’agit à présent de se débarrasser
de tous les doutes, et de s’enquérir des choses matérielles. Avant de
demander si elles existent, considérons leurs idées.
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B. L’essence des choses matérielles
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J’ai l’idée claire et distincte
de l’étendue géométrique, ainsi que des lois de construction des figures
(géométrie), de combinaisons des nombres (arithmétique) et de mouvement des
corps dans cet espace (physique). Ces idées qui fondent les sciences sont innées;
l’expérience ne fait que les mettre en œuvre.
Car même si cet espace et ces
lois n’existaient pas en dehors de moi, ces idées n’en seraient pas moins vraies,
puisque claires et distinctes, et résistantes à mon esprit. Elles ont une réalité
intellectuelle, une structure que je ne peux modifier à mon gré. La certitude
rationnelle qu’elles me donnent est, à présent, indubitable, garantie par la
véracité divine. En ce sens, l’athée ne peut être absolument sûr des sciences.
«Il ne me reste maintenant qu’à
examiner s’il y a des choses matérielles.» Je sais que leur existence
est possible, puisque je les conçois distinctement; il s’agit dès lors de montrer
qu’elle est réelle.
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4. Le monde retrouvé
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A. L’existence des choses matérielles
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Pour ce faire, considérons la différence entre concevoir et imaginer.
Concevoir un triangle implique seulement de penser à sa définition, alors que
l’imaginer demande un effort particulier
de l’esprit, pour former l’image concrète d’un triangle. Plus la figure
est complexe, plus l’effort est intense: concevoir une figure à mille côtés
est très facile, l’imaginer précisément est impossible. L’imagination n’a pas
la puissance de l’entendement.
Cet effort vient de ce que l’imagination
n’est pas une pure activité spirituelle: lorsqu’il imagine, l’esprit se tourne en effet vers une nature
étrangère à la sienne, la nature corporelle – dont l’existence apparaît
ainsi très probable, puisque je fais l’épreuve d’une résistance au cœur même
de ma pensée.
Considérons maintenant les sens:
l’inclination naturelle qui me pousse à attribuer
mes sensations à l’action de corps extérieurs ne peut être tout le temps illusoire,
sinon il faudrait admettre que Dieu m’a créé de telle sorte que je me trompe
constamment, ce qui est impossible. Donc, les choses matérielles existent.
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B. L’âme et le corps
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Si les sens révèlent bien l’existence
des corps extérieurs, ils ne nous donnent pas en revanche d’idées claires et
distinctes sur la nature des choses. C’est
à la science physique de connaître le monde, en éliminant tout ce que
l’expérience sensible a de subjectif et de confus.
Les sensations, hétérogènes, ne sont
que les répercussions sur nous de phénomènes objectifs mesurables, qui sont
des déplacements de matière homogène dans l’espace (par exemple: les couleurs
sont des ondes d’une certaine fréquence). La luxuriance de la sensation, l’enchantement de la nature doivent
laisser place à un monde uniforme, quantifié, réduit aux formes et aux
mouvements, mis en équations.
n Pourtant, tout ce que
les sens m’enseignent doit contenir quelque vérité. La douleur, la faim, la
soif, pour être des idées confuses, n’en sont pas moins instructives: elles
nous indiquent l’utile et le nuisible. Nous ne sommes plus dans l’ordre de la
science mais dans celui de la vie. Ni
pure pensée, ni pure étendue, je suis le mystérieux assemblage d’un corps qui
se meut, et d’une âme qui éprouve des passions. Comment concevoir
un tel être?
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