Pour vous aider dans votre entraînement, nous proposons ci-dessous un plan
sommaire du commentaire composé.
I - La dormeuse ou la contemplation de la belle endormie
1. Le champ lexical du sommeil
– sommeil et dénominations de la femme
– titre du poème
2. Sonorités et rythme : le bercement
– analyse des effets sonores
– analyse du rythme
Conclusion partielle : sommeil et mort ?
II - La femme et la nature
1. Mouvement et immobilité
– analyse des deux champs lexicaux
– le plan du texte
2. Un personnage en symbiose avec la nature
– rôle de l’immobilité
– des images sensuelles
– la femme participe des éléments naturels
Conclusion partielle : communion avec la nature - le poète exclu ?
III - Les sentiments du poète/une quête amoureuse ?
1. La jalousie
– champ lexical de l’adoration amoureuse
– les sources de la jalousie
– le sentiment de l’exclusion
2. Un appel pressant
– appel d’amour
– quête amoureuse
Conclusion partielle : Orphée, figure du poète ?
Commentaire rédigé
« Dormante », de Claude Roy, extrait du recueil Clair comme le jour, est un
poème d’amour. Le poète y évoque avec lyrisme une jeune fille endormie sur une
plage. À la faveur d’un moment privilégié, la parole poétique tente de cerner
une relation qui n’est peut-être que rêvée. Nous verrons comment le poète rend
compte de sa contemplation de la jeune endormie. Puis nous étudierons l’harmonie
parfaite qu’il décèle entre la femme aimée et la nature et nous analyserons
les sentiments les plus intimes qu’il se risque à formuler à la faveur du sommeil
de la jeune fille.
L’image de la jeune fille contemplée par le poète est indissociable du sommeil
qui semble la transfigurer. C’est ainsi que le titre du poème, « Dormante »,
combine d’emblée les thèmes de la féminité et du sommeil. Ces deux thèmes et
leur étroite imbrication structurent par la suite la progression du poème dont
ils assurent l’unité.
Si l’on excepte l’occurrence du nom « sommeil » au vers 9, le champ lexical
de l’endormissement se confond avec les dénominations de la femme. Le poème
peut donc être compris comme une sorte d’invocation à la belle endormie, à travers
l’accumulation d’appellations tendres qui sont autant de tentatives de saisir
la nature même d’une personnalité qui fuit dans le sommeil. « Dormeuse » (vers
1 et 13) répond à « Dormante » ; à l’état passager suggéré par le titre succède
l’affirmation d’un caractère distinctif. Par ailleurs, le titre fait écho à
la dénomination finale (vers 20) « cette enfant qui dort ». Le poème, clos sur
lui-même, explore par les mots un monde fermé, qui isole la jeune fille, le
monde du sommeil et du rêve.
Le champ lexical du sommeil joue en effet sur les connotations et les associations
sémantiques. Il rapproche « dormeuse » et « rêveuse », dormir et songer, mais
aussi le sommeil et la mort. Le mystère et la fascination qui émanent tant du
personnage que du poème relèvent de leur ambivalence fondamentale. La jeune
fille est-elle seulement endormie, ou morte et perdue, telle « Eurydice » ?
Est-elle « paresseuse » ou « gisante », figée dans un sommeil de mort ?
Métaphorique ou réelle, l’image de la mort n’est de toute manière que sous-jacente,
et adoucie par les sonorités et les rythmes qui introduisent un bercement régulier.
Claude Roy emploie à cette fin la coupe régulière de l’alexandrin (6+6) dans
de nombreux vers du poème (vers 2,4,6,9,11,16,18,19,20). Dans d’autres vers,
libres cette fois, le rythme joue sur la répétition régulière des appellations
de la femme : aux vers 1 et 3, on a le schéma rythmique (1) + 3 + 3 + 3, rythme
« oral » qui ne tient pas compte des règles de la versification traditionnelle.
Ces effets rythmiques sont soulignés par les effets sonores. La sonorité [oez]
domine dans le poème, à la fois à la rime et en rime intérieure. D’autres sons
doux et assourdis ([], [o], [e], [m], [s]) complètent
l’atmosphère d’engourdissement propice à un sommeil que métaphoriquement, le
poète rapproche de la mort.
Autant que par son état d’engourdissement, la jeune fille se caractérise par
les liens étroits qu’elle entretient avec le décor et les éléments naturels
qui le composent. Le personnage féminin semble faire partie intégrante de la
nature dont elle apparaît comme l’une des composantes.
C’est ainsi que le poème rend compte d’un dialogue entre mouvement et immobilité,
où la nature semble s’animer, tandis que la jeune dormeuse est pétrifiée, au
point que son image appelle la métaphore de la mort que nous évoquions plus
haut. La seule action rapportée au personnage féminin est purement instinctive,
voire passive : « ton corps [...] respire le soleil ». Mais c’est la « vague
» qui se « glisse », « flaire » ou « vient lécher » le corps de la jeune fille.
Une nature animée prend en quelque sorte possession du personnage, figé dans
une immobilité dont rend compte l’absence de verbes conjugués dans les strophes
1, 2 et 4.
Dans l’abandon de son sommeil, la dormeuse est en symbiose totale avec le paysage
de mer et de sable où elle dort. « Nageuse » sortie de la mer, elle est « eau
» elle-même, comme ses « cheveux ruisselants ». L’eau, qu’elle soit mer ou «
pluie », sert ici à affirmer sa féminité même. Mais la femme est aussi lumière
comme « le soleil » et chaleur (vers 16). Pour ces différentes raisons, elle
n’est pas ressentie (contrairement au poète) comme un corps étranger dans le
cadre naturel. En effet, elle ne diffère en rien des éléments qui l’entourent.
Comme une nouvelle Vénus sortie des flots, elle appartient à la nature qui
la possède. Immobilité et inconscience l’intègrent au paysage et la séparent
du poète amoureux qui la contemple. On ne peut qu’être frappé par les images
à la fois concrètes et sensuelles qui décrivent la relation entre la jeune fille
et la nature sur le mode de la relation amoureuse. Dans la strophe 3, pivot
du poème, la vague « flaire » et « vient lécher » les jambes de la femme. C’est
dans cette strophe centrale que la relation exclusive est identifiée. Elle est
néanmoins préparée dès la strophe 2 par les comparaisons des vers 5 et 6 et
le parallèle établi par le poète entre la femme et les phénomènes cosmiques
: « mon jour, ma nuit », expression à laquelle fait écho l’image du vers 16,
« mon étoile légère ».
Dans son sommeil, la femme aimée devient étrangère au poète. Fuyante, elle
lui échappe, perdue dans son sommeil, et dans la symbiose avec la nature, comme
Eurydice dans la mort. De ce rêve empli d’éléments naturels, le poète se sent
exclu.
Le poète amoureux, en contemplation devant la jeune ondine qui lui paraît différente
et transfigurée dans son sommeil, laisse libre cours à l’expression de sentiments
marqués à la fois par la jalousie et le désir.
La jalousie, indissociable du sentiment d’exclusion, jaillit de presque toutes
les expressions d’adoration amoureuse du poète. C’est ainsi qu’il est jaloux
des pensées et des rêves de la jeune fille qu’il sait ne pouvoir pénétrer, ce
qu’exprime la répétition sémantique « rêveuse » / «songeuse » dans la première
strophe. Les rêves de la jeune fille apparaissent en fait comme intimement liés
à sa féminité même, comme en témoigne la fusion de l’élément aquatique et du
sommeil, donc du rêve, au vers 9. Le poète est jaloux aussi de devoir partager
la femme aimée avec les éléments naturels qui eux peuvent la toucher, comme
le « soleil » qui baigne son corps (vers 11), ou encore le « vent », « la mer
» et « le sable » (vers 14 et 15). Il est jaloux encore du temps consacré au
sommeil comme s’il lui était volé. C’est ce dont témoignent des qualificatifs
et des dénominations à valeur de reproches comme « distraite » ou « ma paresseuse
». L’abondance des adjectifs possessifs de la première personne marque le désir
de possession. Ce désir est d’autant plus affirmé que ces possessifs précèdent
les différentes dénominations de la femme. Au contraire, les adjectifs possessifs
de la deuxième personne
(strophe 3) marquent la douleur de la séparation.
Le poème n’est en effet pas un dialogue : il n’y a pas échange, mais plutôt
appel pressant d’un poète amoureux. Cet appel renvoie à la quête de la femme
qu’il croit perdue pour lui. Tel un cri, il est destiné à percer jusqu’à l’inconscient
de la jeune fille endormie. C’est pourquoi le poète multiplie les appellations
tendres et les juxtapose dans un effet d’accumulation qui s’étend à toutes les
strophes, sauf la troisième. On notera aussi l’anaphore du pronom personnel
« toi », qui marque l’insistance du poète à s’imposer à la conscience de la
jeune fille - ou sa tentative de s’insinuer dans ses pensées et ses rêves. Le
poème développe par ailleurs une sorte de mélopée d’amour, qui s’appuie sur
des sonorités douces et envoûtantes en [oez] et le rythme régulier des vers.
Il s’agit d’une mélopée insistante destinée à atteindre la jeune fille jusqu’au
plus profond de son sommeil.
Dans sa quête amoureuse, le poète se nomme à la première personne (vers 8,
17, 18). Le jeu des pronoms personnels témoigne en réalité d’une relation unilatérale.
Le poème est-il la plainte d’un amoureux qui aime plus qu’il n’est aimé, comme
le suggèrent les dénominations « mon souci, mon oublieuse », ou encore « ma
capricieuse » ? Tout poète est-il frère d’Orphée ? Toute femme désirée son Eurydice
?
« Dormante » est un poème d’amour où le poète mêle le bonheur d’aimer et la
souffrance d’un cœur inquiet et incertain. Claude Roy y développe le thème éternel
de la dualité de l’amour : à la fois source de joie et de peine. Le poète a
su traduire ce déchirement à l’aide d’images concrètes qui sont pour beaucoup
dans l’impression de sincérité que laisse son chant.