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Heidegger : le Dasein et le temps
Impression facile
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Pour accéder à l’être, Heidegger choisit de s’intéresser au seul étant
qui a la possibilité de s’interroger sur l’être. Cet étant singulier, c’est
l’homme. Heidegger l’appelle Dasein.
Ce terme allemand qui signifie habituellement existence (littéralement «être-là»)
désigne ici le mode particulier d’existence de l’homme, qui consiste à être
le lieu unique où l’être s’apparaît comme tel à lui-même. Pour la simplicité
de la lecture, vous pouvez dans la fiche remplacer «le Dasein»
par «l’homme».
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1. Approche du Dasein
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A. L’existence du Dasein
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La nature du Dasein est
d’être une conscience; et la nature de la conscience est d’être en rapport avec
le monde et avec soi-même. Le Dasein est ainsi le contraire d’une chose.
«L’essence du Dasein réside dans son existence»: l’existence ne doit plus être
comprise ici comme le simple fait d’être, mais comme la caractéristique d’un
étant qui ne coïncide jamais parfaitement avec lui-même, mais sort constamment
de lui-même. Le Dasein est
en relation permanente d’instabilité avec soi (cf. fiches 53 et 77). S’il n’est
rien de défini, c’est qu’il a devant lui toute l’étendue du possible.
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B. Le Dasein et
le temps
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La caractéristique fondamentale
du Dasein est d’être temporel. Non pas d’être situé
«dans le temps», ce qui est aussi le cas des choses, mais d’être tout entier,
intérieurement, tissé par le temps. Non pas le temps extérieur, mais le temps
vécu. Le Dasein est temporel
au sens où l’on dit d’un être fait de matière qu’il est «matériel».
Le temps n’est pas l’objet de la conscience: le Dasein
est temps (pour approcher
cette idée, dites-vous que le temps est aussi essentiel au Dasein qu’il l’est à une mélodie).
Prendre conscience de soi, acquérir une identité, et la poser comme telle, tout
cela ne serait pas possible dans l’identité opaque d’un instant sans passage.
Être présent à soi, faire réflexion sur soi, c’est se décoller de soi, ce qui
serait impossible sans le temps qui nous arrache à l’inertie de l’instant.
Le Dasein est donc constitué par l’unité synthétique des trois dimensions
temporelles (passé, présent, futur); Heidegger les appelle des «ex-tases»,
car en elles le Dasein sort
de lui-même, s’étend pour revenir à soi. Disons même que le soi n’est rien d’autre
que ce retour à soi après la sortie dans l’extériorité.
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2. Le Dasein en relation
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A. L’être-au-monde
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Avant de revenir sur la temporalité du Dasein,
nous devons en examiner les modes concrets d’existence. Le principal est «l’être-au-monde».
Le Dasein n’est pas
dans le monde comme l’eau est dans le verre, ni comme la vache est dans le pré.
Il s’y rapporte consciemment. Il a l’idée d’une totalité. À proprement parler,
il n’y a de monde que pour le Dasein. L’animal, lui, vit dans
le monde mais ne le sait pas, car il ne peut prendre de distance par rapport
à la totalité de l’étant. Il ne se décolle pas de ses sensations. Il ne prend
pas ce recul particulier qui fait que l’homme peut se sentir seul dans l’univers.
L’animal vit dans son milieu; le Dasein existe dans le monde.
Cette relation au monde est constitutive
du Dasein: la conscience est essentiellement,
de part en part, ouverture sur l’être. Le Dasein
est un rapport.
Il y a mille manières de se rapporter au monde; on peut le cultiver,
l’aimer, le haïr. Mais il est impossible de ne pas s’y rapporter. C’est pourquoi
fuir le monde est encore une manière
d’être au monde, une manière d’y assumer sa situation.
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B. Le monde humain
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Les choses du monde, dans la vie quotidienne, apparaissent toutes, en
un sens large, comme des «outils», c'est-à-dire comme des choses à l’usage du
Dasein, et relatives à lui. Tous les objets ont un sens humain, et sont
immédiatement appréhendées de cette manière. Les routes, les villes,
les opinions, l’air, le soleil sont des choses utiles pour assurer notre présence
au monde. Or, chaque outil renvoie à tous les autres, et l’ensemble forme un
système qui prend son sens par le Dasein
qui en est l’utilisateur.
Le monde, comme système d’«outils» ayant un sens social, nous renvoie
d’emblée à autrui, comme à celui qui participe à ce même monde. Les objets renvoient tacitement aux autres, à l’humanité.
Mes gestes, mes paroles portent tous en eux la présence d’autrui.
La relation avec autrui est constitutive
du Dasein: il n’existe et ne devient lui-même
que dans la confrontation avec l’autre que soi, qui est aussi un autre soi-même
(pensez aux tout premiers moments de la vie: l’homme accède peu à peu à la conscience
par la relation avec autrui).
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C. Le «on»
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Dans la banalité quotidienne, le Dasein
se rapporte à un autrui impersonnel et général: le «on». Le «on», c’est
l’opinion, la moyenne, que personne n’a jamais rencontrée, mais qui doit bien
exister puisqu’on le dit! C’est le «on» qui détermine ce qu’on dit, ce qu’on
pense, ce qu’on fait, ce qu’on sent: c’est à ce sujet qui n’est personne que
le Dasein confie le soin de
décider de ses goûts, de ses loisirs, de ses opinions. Le Dasein
se délivre ainsi de la dure condition d’avoir
à être soi-même, en s’abandonnant à la lénifiante dictature du «on».
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3. Retour à la temporalité
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A. Les trois dimensions de la présence au monde
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L’ouverture au monde comporte trois éléments indissociables: la «sensibilité»,
l’«interprétation» et le «discours». En clair, tout
homme est doué d’une affectivité fondamentale, par laquelle et en laquelle
il se sent situé sans l’avoir choisie; tout homme interprète le monde, c’est-à-dire
lui donne un sens à partir de ses projets; enfin, tout homme articule les différents
éléments de sa situation en une unité, bref, est capable de signifier et de
raisonner.
La sensibilité, dont l’essence originaire est l’angoisse*, nous révèle notre passivité fondamentale:
je ne suis pas maître de mon humeur. Elle révèle le caractère contingent de l’existence,
le fait que le Dasein est
jeté dans l’existence sans l’avoir choisie, abandonné à lui-même. Elle
se fonde donc sur un passé immémorial: notre venue à l’existence.
L’interprétation s’opère dans l’anticipation de l’avenir: elle implique
la projection de soi en avant. Le futur n’est pas seulement un maintenant qui
n’est pas encore, et qu’il faudrait attendre, mais le mouvement de se porter
vers ce qui n’est pas. C’est à partir du projet que le passé lui-même prendra
un sens, et sera réassumé, sauvé en quelque sorte. Le futur a la priorité: il est ce qui donne son dynamisme à la
temporalité du Dasein.
Cette temporalité active, enracinée dans un projet résolu du Dasein, est l’idéal de l’existence
authentique. Elle doit être conquise sur l’existence inauthentique, qui est
notre lot habituel.
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B. Authenticité, inauthenticité
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Il y a en effet pour le Dasein deux manières d’exister: soit il assume résolument la condition
de Dasein, en ne se cachant
ni sa liberté ni sa contingence; soit il fuit cette condition et cherche à se
décharger de soi en s’abandonnant au «on».
Le Dasein authentique ne se dissimule pas sa propre situation: jeté
dans l’existence sans savoir pourquoi, il doit porter hardiment le fardeau d’être
seul responsable de soi. Il revendique ses choix, ne vit pas à la remorque du
monde, mais se donne à lui-même son temps, en se projetant activement dans le
futur.
Le Dasein inauthentique n’est pas maître de son temps: il se laisse
absorber et porter par le temps des choses. Il attend l’avenir, il attend ce
qui va lui arriver. Ce n’est pas son
avenir, mais l’avenir que le monde lui réserve. En attendant, il se réfugie
dans le présent pour ne pas penser à lui-même.
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C. Bavardage et curiosité
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L’existence inauthentique se réalise en deux attitudes typiques: le bavardage
et la curiosité. Le bavardage, ou le «on-dit», est une manière particulière
d’user du langage. On ne cherche pas
à penser véritablement les choses à travers les mots, mais on manie des pensées
mortes, en veillant seulement à se conformer à «ce qui se dit». On se
borne à opposer des mots à d’autres mots, à répéter des opinions préfabriquées,
sans chercher la vérité.
La curiosité, c’est la chute et la fuite dans le monde. Il s’agit de
sortir constamment de soi sans retour, en s’engageant
dans la quête indéfinie du nouveau, de l’inédit, dans le seul but de
se distraire de l’angoisse. Une perpétuelle agitation supprime toute réflexion
sur soi, permettant d’éradiquer toute vie intérieure. La curiosité entretient
l’illusion d’une vie intéressante, «à la page», et cache le vide terrifiant
d’une existence aveugle à l’essentiel, qui ne s’appartient pas à elle-même.
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D. La mort
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C’est en pensant lucidement à sa propre mort*, qui est sa possibilité la plus personnelle, que le Dasein
peut ressaisir l’ensemble de son existence, et se l’approprier, en s’arrachant
à la déchéance de l’impersonnalité. La
mort doit être le revers de toute action, la possibilité qui hante chacun de
nos actes, pour qu’il soit effectué à chaque fois comme s’il était le
dernier.
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