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L’ironie (17/20)
Commentaire du correcteur
Devoir bien écrit où se déploie avec aisance une réflexion nourrie d’une culture variée.C’est vraiment bien.
Dissertation de l’élève
| L’ironie est l’une des formes d’expression les plus anciennes puisque vingt-quatre siècles avant nous, Socrate l’employait déjà et semble lui avoir donné son nom. En quoi est-elle donc si avantageuse ? De par sa nature l’ironie ne paraît pas devoir être uniquement cette expression mais bien plus une technique destinée à s’affranchir de la thèse défendue. Se double-t-elle ainsi d’une provocation ? Etant cachée, cette provocation ne fait-elle pas de l’ironie une forme de liberté ? Enfin, ne doit-on pas considérer l’ironie, véritable instrument au service de la pensée, comme un art ? |
Le mot n’apparaît cependant qu’une seule fois chez Platon. |
| L’ironie est avant tout une moquerie qui consiste à ne pas donner aux mots leur valeur réelle ou complète grâce à l’utilisation d’un ton particulier, de jeux sur le sens des mots, de constructions inhabituelles, d’équivoques… L’on prononce donc un discours d’une signification fort différente voire contraire de ce que l’on pense et veut exprimer. Mais l’ironie n’est pas une mauvaise foi. Car le ton ironique utilisé l’est spécialement pour éveiller l’attention de l’interlocuteur tout en restant à l’abri d’éventuels ennuis consécutifs à une parole. Celle-ci peut, en effet, se révéler dangereuse dans les lieux où les libertés fondamentales ne seraient pas respectées. Car s’il est aisé de reprocher un mot maladroit, il est en revanche bien plus difficile d’invoquer le délit d’opinion sans preuve. L’ironie est une illusion, une illusion consciente et recherchée, significative et secourable, parfois nécessaire, souvent utile, dont le but est d’exprimer la pensée sans la prononcer expressément. Cependant, cette illusion recherchée reste une tromperie. En effet, si l’on se refuse à articuler son idée, c’est pour qu’elle ne soit pas retournée contre soi ultérieurement. C’est donc que l’on juge son interlocuteur ou l’un de ses interlocuteurs comme un adversaire qu’il faut combattre et contre lequel il faut se défendre tout en voulant préciser son opinion. L’ironie est destinée à exprimer ses propos tout en trompant son interlocuteur, elle est ainsi une moquerie. Dans le cas où l’homme qui use abondamment de l’ironie en est la victime, l’on invoque ’ l’ironie du sort ’ montrant que la fortune se joue de lui et que le destin le regarde avec un rictus sarcastique. D’ ’ une amère et ironique distribution de la fortune ’ se plaint Chateaubriand, cadet de famille. Ou encore Gautier de s’écrier : ’ Quelle ironie sanglante qu’un palais en face d’une cabane ! ’. Il semble bien que le sort se moque de l’homme. En tant que moquerie et dérision, l’ironie a souvent pour conséquence et parfois pour but la provocation. C’est ainsi que l’origine du mot ironie se trouve justement dans la provocation. L’ironie était une manière d’interroger en simulant l’ignorance, de dire quelque chose en feignant de ne pas le dire et que Socrate rendit célèbre en en faisant un procédé de sa maïeutique. L’ironie est d’abord, par sa nature de moquerie, déconcertante. Son utilisation est destinée à mettre en lumière un aspect caché, négatif de son adversaire, à l’amener à une contradiction, tout en se gardant bien d’un face à face direct. Ainsi Socrate obligeait-il ses interlocuteurs à reconnaître la vérité cachée sous l’opinion courante. Le summum de l’eirôneia socratique fut atteint lorsqu’il proposa à ses juges de le nourrir au Prytanée, se prétendant, par cette figure, comme un bienfaiteur de la cité. Kierkegaard fait également de l’ironie, un acte de provocation puisqu’il la situe entre un stade esthétique où l’existence est sans règle et un stade éthique où l’éparpillement et l’inconsistance sont réduits et où l’existence reprend une unité, un sens, une valeur. L’exemple présenté est éloquent : le Méphistophélès de Goethe proclame ’ Je suis celui qui toujours nie, et qui pourtant contribue à faire le bien ’. Ainsi l’homme qui a découvert l’ordre et la règle emploiera la méthode de l’ironie pour discréditer l’existence sans règle et invitera l’homme de l’esthétique à franchir la ligne qui le sépare du stade éthique. Si l’ironie est bien une provocation, sa nature confère un pouvoir belliciste aux sous-entendus sans commune mesure avec les paroles effectivement prononcées. |
oui |
| C’est donc à l’aube de la Réforme et de la Renaissance, périodes d’instabilité, mais plus encore au XVIII-ème siècle, le Siècle des Lumières, que l’ironie fut utilisée. Elle était alors l’unique moyen de révolte contre le conformisme figé de l’Ancien Régime absolutiste. En effet, de nombreux écrits du XVIII-ème siècle ont une vocation contestatrice et dénonciatrice. Plus que la parole, l’écriture constitue une véritable force qui met ses moyens d’expression au service de la critique. Parmi ceux-ci, l’ironie se révèle particulièrement efficace. Elle a pour effet immédiat de provoquer la surprise, puis la réflexion et une interrogation sur le sérieux de celui qui l’utilise. On se demande alors quelles sont ses intentions car l’ironie met en relief des situations absurdes et c’est cet absurde qui pousse à réfléchir. Et l’ironie était ainsi une arme redoutable. ’ Monsieur le Baron était l’un des plus puissants seigneurs de la Westphalie car son château avait une porte et des fenêtres. ’ (Voltaire). Chacun constate que sous cette phrase anodine se profile une critique acerbe de l’ordre nobiliaire. Chez Montesquieu, l’ironie est partout à l’affût du mensonge et du lieu commun. Elle se divertit des contradictions entre l’être et le paraître. Voltaire et lui ont écrit sur des ’ non civilisés ’ en visite en Europe pour tourner en dérision la civilisation autoproclamée. L’ironie, c’est aussi Beaumarchais qui fait applaudir ses pièces trois ans avant 1789, par ceux-là même qui auront la tête coupée à cause du caractère subversif de ses pièces. L’Ancien Régime eut fort à faire avec l’ironie de ses philosophes : comment lutter contre des paroles non prononcées ? Il en mourut. Et c’est ainsi que Proudhon s’écrie : ’ Ironie, vraie liberté ! ’ et ’ Esclaves de nos opinions comme de nos intérêts, à force de nous prendre au sérieux, nous devenons stupides[…] c’est pourquoi l’ironie fut de tout temps le caractère du génie philosophique et libéral. ’ L’ironie nous délivre car nous pouvons jouer avec les mots et reporter la responsabilité du sens des paroles sur un autre plan. L’ironie, par sa nature, est utilisée sous l’oppression, elle a une vocation contestatrice. Verdi est devenu un héros national grâce à l’utilisation de l’ironie dans ses œuvres contre l’oppresseur autrichien. Mais là ne se résume pas l’histoire de l’ironie. Celle-ci étant bien plus éloquente que toute autre forme d’expression, elle est également dénonciatrice. L’exemple d’Ubu de Jarry qui est une caricature de la mégalomanie n’a pas un caractère révolutionnaire. Quelle différence entre un morne ouvrage scientifique traitant du sujet et une folle pièce de théâtre ironique ! Cependant, lorsque la liberté devient totale, sans entrave aucune, lorsque toute forme d’oppression disparaît, il est évident que l’ironie s’effondre, n’ayant plus rien à se mettre sous la dent. Gide affirmait : ’ L’art naît de contrainte, vit de lutte et meurt de liberté. ’ Cette phrase semble résumer les trois étapes du destin de l’ironie : celle-ci serait-elle une forme d’art ? |
oui |
| L’éloquence de l’ironie, la difficulté de son utilisation, le discernement dont il faut faire preuve pour en déceler la véritable signification, en font une forme d’art. Renan soulignait : ’ l’ironie, acte de maître par lequel l’esprit humain établit sa supériorité sur le monde ’. En effet, l’ironie a vocation à être comprise. Elle s’adresse donc à un public ouvert et critique tout comme les arts en général. Elle est donc propre à l’homme. D’autre part, l’emploi de l’ironie n’est pas chose aisée et bien peu nombreux furent ceux qui l’utilisèrent rendant cet art d’autant plus cher. Manier l’ironie nécessite une maîtrise du langage parfaite. Quel art que celui de Chateaubriand dans cette description des Conventionnels : ’ Tandis que la tragédie rougissait les rues, la bergerie florissait au théâtre ; il n’était question que d’innocents pasteurs et de virginales pastourelles.[…] Les Conventionnels se piquaient d’être les plus bénins des hommes : bons pères, bons fils, bons maris, ils menaient promener les petits enfants ; ils leur servaient de nourrices, ils pleuraient de tendresse à leurs simples jeux ; ils prenaient doucement dans leurs bras ces petits agneaux, afin de leur montrer le dada des charrettes qui conduisaient les victimes au supplice. Ils chantaient la nature, la paix, la pitié, la bienfaisance, la candeur, les vertus domestiques ; ces béats de philanthropie faisaient couper le cou à leurs voisins avec une extrême sensibilité, pour le plus grand bonheur de l’espèce humaine. ’ Mais l’ironie est aussi une destruction de l’art car ’ l’ironie, qui est le propre de l’individualité géniale, consiste dans l’autodestruction de tout ce qui est noble, grand et parfait ’. En effet, Hegel nous montre bien qu’ironiser sur quelque chose, c’est s’en moquer, c’est l’abaisser avec un mépris profond. Toute la valeur de l’objet ainsi diminué disparaît. Et lorsqu’il s’agit d’art n’ayant pour unique valeur que cette grandeur, celui-ci est détruit. Ou encore ’ l’art ironique se trouve réduit à la représentation de la subjectivité absolue puisque tout ce qui a pour l’homme valeur et dignité se révèle inexistant par la suite de son autodestruction ’. L’art ironique est l’ironie de lui-même, il s’autodétruit. |
oui |
| L’eirôneia socratique qui naquit en démocratie a vu au cours des siècles son but provocateur glisser sur le plan de la contestation, pour devenir le défenseur de cette démocratie, et sur le plan de la dénonciation pour apparaître, ainsi qu’à son origine, comme l’apôtre d’un anti-conformisme. Ces antiphrases ’ appeler les choses par des noms contraires ’ furent considérées par Aristote comme des figures de rhétorique ; l’ironie est donc une forme d’art. Mais n’est-ce pas détruire cet art, l’ironie, que d’en analyser tout le mécanisme ? Si tel était la cas, quelle ironie ce serait ! |
Je n’ai pas besoin de vous rappeler qu’il ne faut jamais confondre l’étude d’un objet avec cet objet lui-même. |
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