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Malebranche : l'ordre divin
Impression facile
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Comme tous les philosophes chrétiens, Malebranche considère qu’il n’y
a aucune contradiction entre la raison et la foi. Mais alors que Descartes,
tout en affirmant leur complémentarité, sépare fermement leurs domaines respectifs,
Malebranche estime que la raison est capable de comprendre ce que la révélation
nous enseigne, car elle n’est autre que le Verbe de Dieu en nous. Tout ce que
nous savons par la foi, nous le connaîtrons un jour par la raison.
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1. Sentir et connaître
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A. «Je ne suis que ténèbres»
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Je sens que j’existe,
mais je ne sais pas ce que
je suis. La conscience de soi n’est
qu’un sentiment, non une connaissance de soi.
Je dois en effet distinguer entre
mes sentiments, qui ne sont que l’épreuve subjective et confuse de mon
état intérieur, et les idées,
communes à tous les esprits, qui nous révèlent les corps extérieurs, de manière
objective et distincte, dans la lumière de la raison.
Ainsi, sentir n’est pas connaître: je puis connaître la douleur de quelqu’un
sans la sentir, je puis sentir une chose sans en avoir d’idée claire et distincte.
Je me sens mais je ne me connais pas; car, de même que l’œil ne se voit pas,
de même je n’ai pas d’idée claire de mon âme; je sais que je veux, mais je ne
connais pas toutes les causes de ma volonté; la psychologie est une science impossible; elle ne peut
être qu’une description, une sorte d’histoire.
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B. La raison et la vision en Dieu
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Je ne suis pas à moi-même ma
propre lumière, c’est la raison qui m’éclaire. Elle est universelle,
je suis particulier. «Personne ne peut sentir ma douleur, mais tout homme peut
voir la vérité que je contemple», car elle est un bien commun à tous les esprits.
La raison est une pensée réelle, infinie, une personne, le Verbe divin
lui-même. En contemplant la raison,
je connais donc une partie de ce que Dieu pense.
C’est en Dieu que je vois directement toutes les idées. Elles sont des êtres immatériels (c’est-à-dire
d’une nature homogène à l’esprit), distincts de moi, dont la résistance manifeste
assez la réalité: je ne puis modifier à mon gré les règles évidentes
des mathématiques.
Pour éviter l’erreur qui consiste à se fier aux apparences, je dois me
détourner de mon corps, repousser les séductions des sens et de l’imagination.
C’est par le travail de l’attention, qui est
la tension même de l’esprit contre toute passivité, que je me rends apte à entendre
la voix de la raison. L’effort de vigilance (écouter pour entendre, scruter
pour voir) est le ressort de toute méthode.
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2. Dieu, cause unique
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A. Dieu et les causes occasionnelles
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Notre union avec Dieu est très
étroite; mais, de même que nous voyons les choses sans prêter attention
à la lumière qui les rend visibles, notre esprit voit toutes les idées sans
considérer toujours la lumière du Verbe divin qui les rend intelligibles.
Or, que nous enseigne la connaissance de Dieu? Qu’il est tout-puissant,
que tout se fait par lui et en lui. Dieu seul agit, Dieu seul fait tout. Les
créatures n’ont pas d’efficacité réelle. Dire le contraire, c’est blasphémer
contre la toute-puissance divine. Les
créatures n’agissent pas réellement les unes sur les autres. Elles ne sont que
l’occasion de l’action de Dieu, qui accorde les actions des unes aux
actions des autres, tel un marionnettiste: la matraque du gendarme ne fait pas
réellement tomber Guignol, c’est le marionnettiste qui fait tomber Guignol au
moment où la matraque paraît provoquer sa chute; ainsi en va-t-il dans la nature.
Lorsqu’une boule de billard en
heurte une autre, le choc n’est cause de rien, mais seulement l’occasion
de l’action de Dieu, qui accorde le mouvement de la seconde à celui de la première.
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B. L’union de l’âme et du corps
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Ainsi est résolu le problème cartésien de l’action réciproque du corps
– étendu – et de l’âme – inétendue, rendue impossible par leur différence de
nature. La solution est simple: lorsque
je veux bouger mon bras, mon âme n’agit nullement sur mon corps; c’est Dieu
qui meut mon bras «à l’occasion de ma volonté». De même est-ce lui qui
affecte mon âme de douleur quand mon corps est blessé. Autre application: dans
les jugements naturels*, c’est
Dieu qui agit en moi sans que j’en aie conscience.
Singulière théorie! Elle est, avec d’autres à la même époque, la conséquence de la séparation radicale, opérée
par Descartes, entre l’âme et le corps, conçus comme deux substances
absolument hétérogènes, incommunicables. Mais Descartes avait prudemment laissé
cette question irrésolue, plutôt que de se risquer à ce genre de «solution».
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C. Lois causales et simplicité des voies
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Cette théorie fonde une nouvelle manière de considérer les phénomènes.
Les choses n’agissant pas vraiment les unes sur les autres, on ne conserve de
la notion de cause que celle de connexion régulière entre des phénomènes donnés.
On s’approche ainsi du concept scientifique, positif, de la cause (cf. fiche
52, I, A.): non plus «ce qui produit X», mais «ce qui précède nécessairement
X», selon une loi.
Ces lois générales de la nature,
établies par Dieu, sont les plus simples possible: un maximum d’effets
pour le minimum de dépenses. Car Dieu agit toujours de la manière la plus conforme
à sa nature, qui est la simplicité. On peut se servir de ce principe comme fil
directeur de la recherche en sciences: il est souvent vrai que la nature suit
la voie la plus simple.
Tout cela montre comment le monothéisme,
en désenchantant la nature, en lui ôtant tout pouvoir propre, a permis la conception
d’un univers unifié, réglé par des lois universelles, objets d’une science
pragmatique, soucieuse d’établir des relations fixes entre des êtres dont elle
déclare la nature profonde inconnaissable.
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3. L’ordre moral
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A. La hiérarchie des êtres
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La raison contient non seulement
le principe des sciences, mais aussi celui de la morale: l’ordre. L’ordre
consiste en la hiérarchie objective et immuable des êtres, établie selon leur
degré de perfection. La raison nous enseigne ainsi avec évidence qu’un animal
vaut mieux qu’une pierre, par la complexité admirable de son organisme, et que
lui-même est moins digne qu’un homme, qui le dépasse infiniment en perfection
par sa nature spirituelle.
Bien agir consiste à régler sa
volonté sur l’ordre, à n’aimer les êtres qu’«à proportion qu’ils sont
aimables» (Traité de morale).
Aussi, celui qui maltraite les hommes et préfère les animaux est-il immoral,
car il renverse l’ordre naturel des choses.
Cependant, être vertueux ne consiste
pas seulement à se conformer à l’ordre de manière extérieure, mais à s’y conformer
par amour de l’ordre lui-même. Ainsi, celui qui donne son bien aux pauvres
par vanité ou par une compassion naturelle n’est pas vraiment vertueux.
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B. Le mal et le plaisir
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Ceux qui n’ont pas la vision
claire de l’ordre en ont cependant le sentiment, qui peut suffire à la
moralité: ils sentent le devoir sans en connaître le fondement. «Il faut, mais
je ne sais pourquoi.» C’est là l’expérience commune de la morale.
En l’homme l’amour de l’ordre est naturel, mais il est concurrencé par
les excès de l’amour-propre. Le mal
commence en effet quand le moi se préfère à l’ordre. Non pas qu’il soit
mauvais de chercher le bonheur, ni de poursuivre le plaisir. C’est au contraire
là le motif de toute action; le désir de la béatitude est le fond même de notre
volonté.
Mais «il y a plaisir et plaisir»: plaisir raisonnable, qui nous porte
à aimer les biens durables de l’esprit, plaisir confus qui excite de l’amour
pour les biens périssables du corps, et fait finalement notre malheur. Faire son devoir donne des satisfactions spirituelles
plus durables, plus élevées, que tout plaisir physique. S’aimer soi-même
intelligemment pousse donc à être moral. L’amour-propre* n’est pas contraire à la morale, mais
doit justement y conduire, s’il est éclairé.
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C. La liberté
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Nous ne sommes déterminés à aimer, à vouloir aucun bien particulier;
aucun ne peut combler l’amplitude infinie de la volonté, la mesure démesurée
de notre amour. Déterminés à vouloir
le bonheur, nous avons le choix des moyens; nécessités à désirer le bien infini,
nous sommes libres face à tout bien particulier. À l’égard de tout bien
nous gardons la maîtrise de notre assentiment, et «toujours du mouvement pour
aller plus loin» (Traité de la Nature
et de la grâce, VII). Chacun a donc la possibilité de faire librement
son devoir, en comparant les biens, pour les ordonner selon l’ordre dicté par
la raison. Le Verbe nous parle, à nous de l’écouter, pour devenir nous-mêmes.
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