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Napoléon est-il le continuateur ou le fossoyeur de la Révolution ?

Plan détaillé

Les passions qu’a suscitées au cours du XIX-ème siècle la figure de Napoléon ont entraîné des jugements violemment opposés sur la nature du régime qu’il mit en place au lendemain de Brumaire. "Robespierre à cheval" pour Victor Hugo ou "ogre corse" des pamphlétaires royalistes, il devint pour l’un des chantres de la III-ème République, Pierre Larousse, "le général de la Révolution mort à Saint-Cloud au matin du 18 brumaire" (article ’Bonaparte’, Grande Encyclopédie Larousse, 1-ère édition).

Poser brutalement le problème de savoir si Napoléon a été le continuateur ou le fossoyeur de la Révolution n’a à vrai dire guère de sens. Il est à la fois l’un et l’autre. Et, dans bien des domaines dans lesquels l’esprit polémique a voulu voir en lui un traître à l’héritage révolutionnaire, force est de reconnaître que l’argumentation n’est ni solide ni convaincante.

 

Napoléon, fossoyeur de la Révolution.

C’est à juste titre que l’historiographie traditionnelle arrête chronologiquement la Révolution à l’avènement du Consulat. Le nouveau régime diffère profondément en effet de la période qui le précède.

Napoléon met fin à l’instabilité politique. Alors que la Révolution a été marquée par des assemblées divisées (Constituante), impuissantes (Législative) ou ayant perdu le pouvoir au profit d’organes extérieurs à elle (Convention avec le Comité de Salut Public, les section de sans-culottes, les clubs), par le rôle déterminant de la rue et par les coups de force (Directoire), Napoléon établit un gouvernement durable et centralisé exerçant son autorité par les préfets à l’échelon local.

Il met également fin aux désordres (jacqueries, émeutes), à l’ambiance de guerre civile (pouvoir de fait des sections de sans-culottes, chouannerie) et à la violence (Terreur, loi des otages de 1799, banditisme mi-politique mi-droit commun).

Il met aussi fin au désordre financier et monétaire (réorganisation de l’administration fiscale, création de la banque de France et du franc germinal) et à la disette et à l’appauvrissement général que celui-ci entraînait.

Il met fin encore à ce qui divisait les Français. Par le Concordat, il rallie les paysans que la Constitution Civile du Clergé (1791) avait écartés des régimes de la Révolution. Grâce à l’amnistie, il rallie nombre d’émigrés et d’anciens jacobins, leur offrant places et carrières dans l’administration nouvelle.

Certes, il a songé incontestablement à établir à son profit une quatrième dynastie intégrée au système monarchique alors en usage en Europe. Mais cette démarche ne devient évidente qu’après le mariage autrichien de 1810. Elle n’est d’ailleurs pas entièrement incompatible avec l’héritage de la Révolution, puisque celle-ci avait d’abord de 1789 à 1792 mis en place une monarchie constitutionnelle.

 

Des reproches infondés ou malhonnêtes.

Si sur ce dernier point - à condition de considérer comme acquise l’équation Révolution égale République - Napoléon peut être interprêté comme s’éloignant de beaucoup de la tradition révolutionnaire, il est en revanche des reproches qui lui sont fait qui sont parfaitement infondés voire malhonnêtes.

En limitant les libertés publiques (censure, police politique, incarcération), Napoléon ne modifie pas en réalité la pratique établie par la Révolution. A aucun moment en effet, ces libertés ne furent respectées par elle : interdiction de parole aux "aristocrates" et aux personnes abusivement qualifiées comme telles, criminalisation des opposants ou des personnes tièdes à l’égard du pouvoir en place (loi des Suspects (1793), loi de Prairial (1794), loi des Otages (1799), représailles massives et aveugles à l’égard des régions hostiles (Vendée, 1794)... Soutenir que ces abus se justifiaient par des circonstances exceptionnelles est malhonnête, car, en bonne logique, pourquoi priver alors Napoléon de cette excuse ? N’a-t-il pas eu lui-aussi une guerre permanente à soutenir ? Quant à arguer que, dans les principes, les différents gouvernements révolutionnaires proclamaient leur attachement aux libertés publiques, l’argument ne vaut rien ; aucune intention n’équivaut à une réalité et c’est toujours au nom de la Liberté qu’un régime autoritaire ou totalitaire en restreint le champ d’application.

L’accusation faite à Napoléon d’avoir confisqué le pouvoir n’est guère plus solide. Pour qu’il l’ait été, il faudrait prouver préalablement que sous la Révolution il était exercé par l’ensemble du corps civique et non par une minorité l’ayant accaparé. Or,
- sous la Constituante, les pressions des tribunes occupées par les membres des clubs sont permanentes et la peur qu’elles inspirent pèsent évidemment sur le vote des députés,
- la Législative n’est élue que par les "citoyens actifs" et subit par ailleurs les mêmes pressions que la Constituante,
- la Convention est désignée par un suffrage où les abstentions dépassent 85 % et la minorité montagnarde y impose sa volonté par des épurations et des menaces,
- le Directoire restaure le suffrage censitaire y impose le décret des 2/3 et, comme cela ne suffit pas à assurer une majorité pour les Thermidoriens qui ont accaparé le pouvoir, l’on recourt après chaque élection partielle un coup d’état militaire (1797 Fructidor, 1798 Floréal, 1799 Prairial) et à l’épuration des nouveaux élus.

En rétablissant enfin des distinctions (légion d’honneur, noblesse impériale), Napoléon aurait, aux yeux de ses critiques, violé le principe révolutionnaire de l’égalité en droit. L’argument ne vaudrait que s’il avait restauré le privilège de la naissance. Or, tel n’est pas le cas : légion d’honneur et noblesse impériale se fondent sur le mérité individuel.
La légion d’honneur n’est pas transmissible.
A l’origine, la noblesse impériale non plus : le titre ne récompense qu’une fonction militaire (maréchaux et officiers supérieurs) et civile (archevêques, ministres, maires des grandes villes). Mais, il est vrai que la possibilité du majorat, qui permet de léguer le titre, contrevient incontestablement au principe révolutionnaire.

Le bilan d’un Napoléon fossoyeur de l’héritage de la Révolution apparaît donc bien léger. Car en ce qui concerne l’essence même de la révolution, les principes de 1789, il en est indubitablement le continuateur.

 

Napoléon, continuateur de la Révolution.


Sur quatre points essentiels en effet, Napoléon a poursuivi la politique de la Révolution.

Son pouvoir, même si sous bien des aspects revêt effectivement un caractère dictatorial, procède de la souveraineté populaire.
- Lors de l’avènement de l’Empire, il prend le titre d’Empereur de la République Française.
- La notion de citoyen, établie par la Révolution est maintenue.
- La loi fonde sa légitimité, d’où l’importance qu’il accorde aux différents Codes.
- Il procède à la consultation populaire (plébiscite) et les différents organes législatifs procèdent également du peuple.

Il maintient les changements de grande ampleur introduits par la Révolution.
- L’acquisition des Biens nationaux est garantie et, si le Code civil insiste tant sur la défense de la propriété, c’est en partie pour une raison de circonstance : rassurer les détenteurs.
- La disparition du Clergé en tant qu’Ordre est maintenue et le Concordat de 1800 rétablit en fait pour ses membres le statut de salarié prévu par la Constitution de 1791 (seule étant supprimée l’élection des évêques et des curés).
- L’accession de tous à tous les emplois selon le mérité et les capacités est appliquée et comme la distinction entre chacun relève exclusivement du politique (citoyens) et non du social, les élites qui émergent sont les notables et non les bourgeois.

Il poursuit la politique extérieure d’expansion définie et menée par la Révolution :
- départementalisation, c’est-à-dire annexion pure et simple des territoires conquis (France des 130 départements en 1811). Sans qu’il y ait d’ailleurs consultation des populations intéressées comme en avait donné l’exemple la Convention en 1792 avec la Belgique et la rive gauche du Rhin ;
- adaptation du système des républiques-soeurs en royaumes attribués aux membres de sa famille ou à lui-même (Naples, Italie, Espagne, Hollande, Westphalie...) avec introduction du Code civil et de la législation française ;
- orientation exclusivement terrienne de cette expansion : rêve d’une France "grande nation" qui se confondrait avec l’Europe.

Au niveau du symbole, il reste fidèle enfin à la référence à la latinité qu’avait introduite la Révolution :
- au vocabulaire : empereur, sénat, tribunat, préfet...
- aux allégories : aigles, abeilles...
- à l’esthétique : néo-classicisme dans l’architecture, la peinture et la statuaire, préférence accordée à la tragédie classique...

 

Si l’on écarte l’Histoire rêvée, nul doute que Napoléon soit davantage le continuateur que le fossoyeur de la Révolution. Tout compte fait, il s’est montré - chose assez inusitée chez un homme politique - très fidèle au programme qu’il avait défini lors de son accession au Consulat : "J’arrête la Révolution aux principes qui l’ont constituée".

Et pourtant que cette problématique de la continuation apparaît bien restrictive. Napoléon a-t-il en effet à être jugé essentiellement en fonction de ce critère ? Sans doute non. Parce que la Révolution n’étant pas une table rase n’a pas à être sublimée telle une épopée des origines. Parce qu’aussi Napoléon, personnage complexe et innovateur, est à la fois anachronique - résurgence brutale et fugace du modèle romain de l’homme providentiel - et moderne - incarnation du héros individuel et type politique de l’homme d’Etat tirant sa légitimité du contact et de l’approbation directe du peuple.


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