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Nietzche : Une critique généalogique de la métaphysique et de la morale
Impression facile
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Le principe de la critique généalogique est que les concepts, les valeurs
sont engendrés par la vie afin de se justifier.
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1. Généalogie de la morale
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A. Le troupeau et les aristocrates
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La morale traditionnelle est
une invention des faibles. À l’action affirmative des forts, ou «aristocrates»,
répond la réaction négatrice des faibles, le «troupeau». Ceux qui ne sont pas
capables d’agir, de créer, de se développer, ressentent de la rancune contre
ceux qui le peuvent.
Ils voudraient bien se venger, mais ils sont trop faibles. Ils vont donc culpabiliser les forts (c’est
la «révolte des esclaves»), pour faire se retourner leurs forces contre elles-mêmes.
Pour cela, ils inventent le bien et le mal, deux mystifications auxquelles ils
vont les soumettre.
Le «mal», c’est la puissance,
l’affirmation de soi, la distinction, la hiérarchie naturelle. Le «bien», par réaction, c’est la faiblesse,
la vie décadente et tout ce qui la légitime, la pitié, l’instinct communautaire,
l’égalitarisme, et tout ce qui rabaisse les forts.
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B. Les valeurs morales
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Sous les valeurs d’amour du prochain,
de compassion, les faibles cachent l’impuissance à s’affirmer, qu’ils font passer
pour une vertu. J’aime, faute d’avoir le courage de haïr; je pardonne,
faute d’avoir le courage de me venger. La craintive bassesse passe pour humilité;
la soumission à ceux que l’on hait, pour obéissance.
En fait, il faut réviser toutes
les catégories morales à la lumière de la distinction entre fort et faible,
actif et réactif: il y a une manière vile et méprisable de pardonner, et une
manière noble et positive; une manière d’avoir pitié qui est une haine déguisée,
et une autre noble et magnanime. L’amour n’est pas forcément bon, ni mauvaise
la colère. L’action vaut ce que vaut la vie qui l’engendre.
Finalement, la fiction morale
des faibles l’emporte, contraignant les forces actives à s’intérioriser.
Ce refoulement des instincts, ce retournement de la force contre elle-même,
engendrent une grande souffrance, liée à un sourd sentiment de culpabilité:
la mauvaise conscience. Pour la supporter, il faut lui donner un sens.
C’est ce que fait la religion, en disant que la souffrance humaine est
la punition du péché. Voilà la grande invention des prêtres. Ainsi la mauvaise
conscience et le remords sont-ils entretenus: la souffrance est méritée, et
maintenant elle est bonne, car elle me fait expier ma faute. Par l’expiation
je gagne mon Ciel. La fiction morale
perdure grâce à la religion, qui nous détourne du monde et nous promet une vie
meilleure dans l’Au-delà.
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2. L’approfondissement du nihilisme
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A. Religion et religions modernes
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Le Dieu moral des religions
juive et chrétienne (telles que Nietzsche les comprend) est le sommet de la fiction morale.
Garantie d’un autre monde, il est aussi le gardien des consciences, dont il
assure la discipline. La force de cette fiction est qu’elle donne un sens à
la vie et à la douleur.
Au xixe siècle, socialisme,
scientisme, qui s’opposent à la religion, ne sont en fait que des religions
de substitution qui ne rompent guère avec le christianisme. Ils en reprennent
les valeurs, affadies, d’amour et de miséricorde, sous les noms d’égalitarisme,
d’humanitarisme.
Ce sont de nouvelles formes de
nihilisme. Elles s’enracinent aussi dans le ressentiment et la haine.
La revendication démocratique cherche ainsi à niveler par le bas, à humilier
les individualités aristocratiques qui sortent du commun. On veut moins quelque
chose pour soi que l’on ne désire abaisser celui qui nous dépasse.
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B. La mort de Dieu et le dernier homme
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Mais le nihilisme n’en reste pas là. Les
idéaux «religieux» eux-mêmes deviennent insupportables, par la rigueur qu’ils
imposent. Ils tombent en désuétude, délaissés par une humanité fatiguée.
Le premier d’entre eux, le «Dieu moral», s’efface. On cesse d’y croire. C’est
ce que Nietzsche appelle «la mort de Dieu». C’est le second nihilisme, passif:
non seulement la vie est affaiblie, mais les fictions qui lui donnaient sens
n’ont plus de force.
On voit que la mort de Dieu est
le fruit d’une faiblesse accrue. Épreuve
avant d’être une chance, elle ne peut devenir un affranchissement que
pour l’homme fort, qui la surmonte, retrouve la vie que Dieu condamnait, et
invente de nouvelles valeurs, positives. Pour le faible, elle est un pas de
plus dans la décadence, dans une vie sans exigence, sans discipline et sans
forme.
La figure du «dernier homme»
dans Ainsi parlait Zarathoustra incarne cette humanité sans Dieu, faible,
frileuse, à ras de terre, abandonnée à la poursuite de plaisirs mesquins, à
la revendication incessante de son bonheur et de ses droits. Incapable d’affronter
la moindre épreuve, l’humanité décadente voudra finalement le néant, et sombrera
dans le bouddhisme avant de s’éteindre.
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3. Critique des fictions métaphysiques
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A. L’apparence et la réalité
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La vie en son essence a trois
caractères: elle est sensible, multiple, changeante. C’est dans son corps
que l’homme ressent le plus ces trois caractères. La volonté faible et décadente
n’a pas la force d’affronter cette réalité. Pour justifier son renoncement et
sa fuite, sa peur et sa haine du corps, elle va les frapper d’irréalité, d’indignité.
Pour cela, elle invente un autre monde, aux caractères contraires, un
faux monde qu’elle présente comme le vrai. Il est intelligible, unifié, éternel,
sans douleur – plus réel que l’autre. Selon Nietzsche, c’est là le sens du mythe
platonicien de la Caverne: il nous engage à fuir le monde sensible, en le dénigrant,
au motif de son irréalité. Cette théorie – cette fiction! – cache en
fait le grand renoncement de la volonté.
La métaphysique est un instrument
de la morale des faibles. Elle invente un autre monde pour pouvoir condamner
celui-ci.
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B. Le langage et ses catégories
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Les fictions de la métaphysique
s’appuient sur le langage. Le découpage du monde opéré par celui-ci est
tenu pour réel par les philosophes. C’est une illusion, nous dit Nietzsche.
Car ce découpage ne reflète pas le fond du réel, il n’est que fonctionnel. Il
est lui-même au service de la morale. Voyons comment.
Le nom, ou «substantif», fait croire à une stabilité des choses, alors
que toutes sont mouvantes. La structure
grammaticale sujet-verbe entretient une idée chère à la morale: l’idée de «moi-substance»,
distinct et responsable de ses actes. Voilà qui favorise l’idée de libre arbitre,
et la pratique morale de l’accusation.
Quant au moi, identique et transparent à lui-même, immortel, ce n’est
qu’une illusion du langage. La «croyance
à la grammaire» nous fait penser que quelqu’un pense derrière la pensée, mais en fait
il n’y a rien derrière le verbe: il y a de la pensée, c’est tout, pas de sujet.
La conscience n’est que l’effet d’un processus corporel plus fondamental dont
elle n’a pas la maîtrise. La plus grande part de l’activité psychique est inconsciente.
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4. Qu’est-ce que la vérité?
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A. La vérité pragmatique
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La connaissance n’est pas contemplation
passive, mais mise en ordre active du réel par des concepts. Elle est
subordonnée à l’action. Elle trace des repères à la surface du chaos pour que
l’on puisse s’y appuyer.
Ainsi néglige-t-on la singularité de chaque être pour former des classes
d’êtres ressemblants, identifiés par commodité. Ainsi l’espace euclidien est-il
comme un filet jeté sur le monde pour permettre à la science d’y agir. En ce
sens, la connaissance est toujours une
simplification, une falsification pragmatique du réel.
Or, l’action est toujours portée par un certain type de volonté. La vie interprète le réel selon ses intérêts.
Est vrai ce qui favorise sa conservation. Chaque genre de vie procède ainsi.
Même la connaissance «désintéressée», «scientifique», est intéressée: la volonté
scientiste choisit d’éliminer la qualité
du réel, de le réduire à la quantité
qui égalise tout, pour fonder l’égalitarisme, qui est son projet moral.
Il n’y a pas de connaissance
absolue, mais seulement des interprétations, enracinées dans la volonté.
Le fort et le faible n’ont pas la même vision du monde. Dis-moi comment tu conçois
le monde, je te dirai quel genre d’homme tu es.
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B. L’art et la vérité
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Le philosophe critique n’est pas dupe de la nécessaire falsification
inhérente à toute connaissance commune. Mais la passion de connaître le pousse
au-delà de ces erreurs pragmatiques. Il cherche à voir le réel en face, sans
les falsifications qui rendaient viable la réalité. Il risque donc la mort et
la folie. «La dose de vérité qu’un homme
supporte sans dégénérer, c’est sa mesure» (Volonté de puissance).
La véritable nature des choses est si terrifiante, si nuisible à toute
vie humaine, que l’illusion est nécessaire
et bienfaisante. Le face-à-face avec l’abîme n’est pas possible longtemps;
la vie exige que ce chaos prenne forme pour se rendre visible. C’est l’art qui
opère cette formalisation de l’incoordonnable réalité. «Nous avons l’art pour
ne pas périr de la vérité.»
L’art doit être le grand stimulant
de la vie. Il doit côtoyer l’abîme, sans jamais sombrer dans l’informe
et le désordre; il doit nous faire approuver et aimer la vie dans sa splendeur
et sa dureté, ses jouissances et ses douleurs. Il doit refléter l’invisible
réalité, trop violente pour être vue en face.
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