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Plan détaillé : la question allemande 1945-1990

Plan détaillé

L’après-guerre aura duré près de quarante-cinq ans. La division bipolaire du monde et l’affrontement larvé entre l’Est et l’Ouest qui l’ont caractérisé, présentaient comme signe le plus patent le gel de la question allemande, demeurée juridiquement durant toute la période 1945-1990 en l’état de 1945 : une Allemagne dont la souveraineté demeurait incomplète, au statut quadripartite et sous la tutelle des vainqueurs avec quatre zones d’occupation (zones s’appliquant également à Berlin.

Certes le temps et les nouvelles réalités politiques, économiques et diplomatiques avaient modifié la situation initiale. Au prix de sa division en République Fédérale d’Allemagne (RFA) et République Démocratique Allemande (RDA), l’Allemagne s’était relevée de ses ruines, avait recouvré sa puissance économique et rétabli pour l’essentiel sa souveraineté entre 1947 et 1958-61. Cette division avait semblé définitive au cours de la période 1961-75, quand le Bloc de l’Est avait érigé le Mur de Berlin, quand la RFA avait implicitement reconnu la RDA, quand la Conférence d’Helsinki avait reconnu comme définitif l’ordre européen issu de la Guerre froide. Et pourtant l’idée de la réunification n’était pas morte. Tirant parti des données nouvelles de la conjoncture internationale et de sa colossale puissance économique, la RFA devait s’avérer en 1989-90 comme le fédérateur de l’unité, même si l’étincelle qui allait la produire s’était allumée à l’Est. Le ’ Miracle allemand ’ n’a pas été seulement économique.

I.
Disparue en tant qu’entité politique en 1945, la capitulation du 8 mai ayant confié l’exercice de sa souveraineté à l’autorité commune des quatre puissances occupantes, l’Allemagne se reconstitue entre 1947 et 1961 sous la forme provisoire de deux Etats, la RFA liée au Bloc de l’Ouest et la RDA liée au Bloc de l’Est. Et ce, en fonction de deux réalités : d’une part la Guerre froide entre l’Est et l’Ouest et d’autre part la construction européenne à l’Ouest et la formation du CAEM (Conseil d’Assistance Economique Mutuelle) à l’Est.

1) Les années 1945-47 ont été des années zéro pour l’Allemagne.

Les accords de Potsdam (1 août 1945) élaborent un statut d’occupation rigoureux : pillage et démontage d’usines par l’URSS dans la zone Est, priorité à la dénazification politique et à la décartellisation économique à l’Ouest avec contrôle du potentiel économique par la création de l’autorité internationale de la Ruhr et mise en place d’un système de réparations en nature.
Les destructions sont d’une ampleur inouie : les pertes matérielles (parc immobilier détruit à 50%, infrastructure détruite à 75-80%) s’ajoutent aux pertes humaines (civiles : 3 000 000 ; militaires :4 200 000). Une misère affreuse aggravée par la pénurie de main-d’œuvre (4 000 000 de soldats prisonniers) règne. En zone occidentale, la population dispose de rations de famine (1000 calories par jour et par habitant au lieu des 2500 normales ; 10% de la population souffre de la faim). La présence de 9 000 000 réfugiés venus d’Europe orientale (3 à 4 millions ont péri en route) aggrave considérablement la situation.

2) La nécessité et la peur de la contagion communiste conduisent les Occidentaux à prendre des initiatives de réorganisation et de normalisation.

En 1947, des structures provisoires sont mises en place dans la bizone (Etats-Unis et Royaume-Uni) en vue de distribuer l’aide alimentaire. En 1948 est créé un gouvernement économique allemand qui est étendu à la trizone (avec France). Mais le contrôle des Alliés demeure très strict (priorité aux intérêts étrangers). L’aide du Plan Marshall est mesurée représentant moins de 50% de celle fournie au Royaume-Uni pourtant moins détruit.
En prévision de la reconstitution d’un Etat allemand, une loi fondamentale est promulguée. S’inspirant de la philosophie américaine, elle rejette la suprématie de l’Etat, le subordonnant aux droits de l’individu.

3) Ces initiatives prennent de court l’URSS. Elle y voit la menace d’une puissance allemande reconstituée contre elle dans l’éventualité d’une Troisième Guerre mondiale.

Voulant contraindre les Occidentaux à revenir au statu quo ante, elle organise le Blocus de Berlin (31 mars 1948 - 12 mai 1949) qui s’avère être un échec car les Occidentaux organisent un pont aérien et répliquent le 23 mai 1949 en créant la RFA.
Pour leur faire pièce, les Soviétiques créent la RDA le 7 octobre 1949, Etat qui, à l’inverse de la RFA est libéré du passif du Nazisme (pas de culpabilité collective, pas de réparations obligatoires - mais l’URSS s’étant déjà bien servie).

4) La RFA s’affirme de 1950 à 1955 comme le seul et véritable Etat allemand.

Elle recouvre l’essentiel de sa souveraineté, celle-ci s’avérant nécessaire pour qu’elle puisse adhérer à la CECA (1951), à la CED (1952), à l’OTAN (1954). Les accords de Paris (23 octobre 1954) mettent d’ailleurs fin au régime d’occupation en RFA.
La RFA connaît un miracle économique dû partiellement à l’aide américaine et essentiellement à l’assainissement financier et à la politique économique libérale et sociale (réforme monétaire de Ludwig Erhardt en 1949 et Soziale Marktwirtschaft) ainsi qu’à l’adhésion aux organes européens. Elle bénéficie de la stabilité politique. Le Chancelier Konrad Adenauer définit une ligne politique claire qui reçoit l’appui de la majorité des électeurs : résoudre la question allemande en s’intégrant à la construction européenne et en s’appuyant sur l’Ouest pour parvenir, au terme de la Guerre froide, à la réunification.

5) La RDA s’avère en revanche une impasse.

La désorganisation de la zone d’occupation soviétique est telle que la collectivisation de l’économie ne peut être entreprise qu’à partir de 1951. La RDA souffre d’ailleurs d’un handicap majeur : l’obligation de participer à l’effort de guerre soviétique (menace en 1952 d’un conflit généralisé à propos de la Corée). Aussi la pénurie et la misère règne.
Fuyant la dictature oppressante et la misère, les ressortissants de la RDA votent avec leurs pieds : 3 000 000 d’entre-eux passent en RFA de 1951 à 1961, tandis qu’à Berlin-Est éclate le 17 juin 1953 une insurrection populaire qui est écrasée par les chars soviétiques.
Staline n’a d’ailleurs considéré la création de la RDA que comme un expédient provisoire. A trois reprises entre 1950 et 1953, il propose à la RFA un traité de paix et la réunification en échange de la neutralité allemande.

Khrouchtchev, le successeur de Staline, modifie radicalement la politique de l’URSS à l’égard de la question allemande. N’ayant pu empêcher l’ancrage à l’Ouest de la RFA, il veut obliger les Occidentaux à reconnaître l’existence de la RDA. Et, pour ce, il développe une campagne contre le revanchisme et le militarisme de la RFA et exige, en 1958, la transformation de Berlin-Ouest en ville-libre, en troisième Allemagne. Ne l’obtenant ni par des pressions diplomatiques ni par des menaces verbales, il pousse les autorités est-allemandes à ériger le Mur de Berlin (13 au 16 août 1961).

 

II.
La construction du Mur de Berlin entraîne pour la RFA une ère d’incertitudes et de déconvenues. Les Occidentaux acceptent en effet sans réagir le fait accompli ; la division de l’Allemagne paraît alors destiné à être durable, sinon définitive. D’autant que la RDA se consolide désormais politiquement et connaît à son tour dans le cadre d’une économie planifiée un relatif miracle économique. Face à ces données nouvelles, la RFA va élaborer une politique nouvelle : l’Ostpolitik de Willy Brandt.

1) L’Ouest apporte au lendemain de la construction du Mur de Berlin son appui à la RFA mais uniquement dans le cadre du statu quo.

Le Président Kennedy affirme, dans un discours à Berlin en 1962, sa solidarité ; mais celle-ci est purement verbale. La doctrine américaine de la Détente repose en effet sur l’acceptation du Bloc de l’Est et donne la priorité aux questions du désarmement stratégique.
Le traité franco-allemand de 1963 a certes des points positifs : il met fin aux funestes conflits à l’Ouest et réconcilie deux peuples qui se sont affrontés trois fois en moins d’un siècle. Mais le Général De Gaulle considère les Allemands davantage comme des instruments que comme des partenaires : il cherche à entraîner la RFA dans le différend qui l’oppose aux Anglo-saxons - choix impossible du point de vue allemand -, il pratique ensuite une ouverture à l’Est, à la fois moyen de pression sur la RFA et moyen d’affirmer son objectif d’indépendance de la France.
La querelle qui éclate au sein de la CEE à propos de la supra-nationalité interrompt l’intégration européenne, la pierre angulaire de la politique allemande depuis le Chancelier Adenauer et l’avènement de la RFA.

2) Au cours de la décennie 1970, la RDA s’affirme d’ailleurs comme une réalité.

La réorganisation de l’économie fait de la RDA la deuxième puissance du Bloc de l’Est. Le pays devient l’atelier du CAEM et multiplie ses échanges avec les Etats non-alignés. Aucune opposition interne ne se manifeste sur le plan politique, sinon la fuite individuelle et souvent tragique au travers du Mur.
En août 1968, la RDA joue le rôle de gendarme du Pacte de Varsovie en faisant intervenir ses troupes à Prague de concert avec les Soviétiques.

3) Entre 1966 et 1969 se produit en RFA un certain flottement : l’opinion a le sentiment que le pays se trouve dans une impasse étant un géant économique et un nain politique.

Une récession économique a lieu : elle a pour origine l’étroitesse du marché de la CEE et l’essor du concurrent français.
La majorité électorale qui, depuis 1949 avait donné le pouvoir à la CDU - Chrétiens -Démocrates - s’effiloche : les Chanceliers Erhardt (1963-66) et Kiesinger (1966-69) sont affaiblis par des scandales financiers. L’agitation estudiantine (1968) conduit au terrorisme de la Bande à Baader ou RAF. Ceci provoque aux élections de 1969 une alternance politique avec l’avènement de Willy Brandt (SPD - Sociaux-Démocrates) à la Chancellerie.

4) Le nouveau Chancelier promeut une politique nouvelle, l’Ostpolitik.

La division de l’Allemagne est, pour lui, durable ; la RDA est solide. Il faut donc obtenir de l’Est un accord assurant l’apaisement sur la question de Berlin et nouer avec lui des relations économiques profitables, ce que font d’ailleurs les autres Occidentaux.
En dépit des réticences que suscitent ses initiatives auprès de ses partenaires du Bloc de l’Ouest, il obtient des résultats non négligeables : - l’URSS, lors des accords quadripartites sur Berlin de 1971, reconnaît la souveraineté de la RFA sur Berlin-Ouest ; - suite aux traités soviéto-allemands de 1970, la RFA devient le partenaire commercial principal du CAEM ; - un traité inter-allemand est signé avec la RDA en 1973 permettant de rétablir une certaine circulation des personnes donc des idées.
En contrepartie, la RFA a dû reconnaître la souveraineté de la RDA, renonçant ainsi au postulat qu’elle incarnait à elle seule l’Allemagne. Mais s’il y a reconnaissance d’Etats, l’unité de la nation est maintenue : il n’y a pas d’échange d’ambassadeurs entre Bonn et Berlin-Est. L’idéal futur d’une réunification n’est donc pas abandonné.

Ces accords qui, paradoxalement, reposent sur une analyse qui va s’avérer fausse (à savoir, la solidité de la RDA), permettent à la RFA d’être admise à l’ONU et de participer à la Conférence d’Helsinki en 1973-75 sans être dans la posture d’une accusée de la part du Bloc de l’Est. D’autre part, puisqu’elle s’est elle-même auparavant engagée dans cette voie, les concessions acceptées par les Occidentaux - le gel de la question allemande, la reconnaissance de l’ordre européen issu de 1945 et de la Guerre froide - n’apparaissent pas non plus comme lui ayant été imposées.

III.
L’après-Helsinki est caractérisé par une mise en sommeil de la question allemande.
L’impression qui domine au cours des années qui suivent, c’est que la division de l’Allemagne est définitivement acquise. Néanmoins, les développements de la situation internationale, la crise qui frappe le Bloc de l’Est et les dérapages qui ont lieu lorsque celui-ci entreprend de se réformer vont donner tort aux observateurs politiques et permettre la réunification de l’Allemagne.

1) La RFA paraît s’être résignée à la division de l’Allemagne et viser d’autres objectifs que la réalisation de cette unité.

Elle accentue sa puissance économique : elle surmonte rapidement et aisément les deux chocs pétroliers de la décennie 1970 ; elle devient le premier exportateur mondial ; sa monnaie est réévaluée à plusieurs reprises et, en 1986, elle est au deuxième rang mondial pour les réserves monétaires.
Elle domine la CEE économiquement (25% du PIB, 1/3 de ses exportations en 1986) et politiquement car elle arbitre les différends franco-anglais. Son poids au sein de l’OTAN s’accroît du fait du retrait de la France de l’organisation militaire intégrée (1966) et du déclin britannique ; les Etats-Unis la considèrent dès lors comme le pivot de l’alliance en Europe (la Bundeswehr est d’ailleurs la première force de type classique sur le front européen).

2) La RDA en revanche subit le contrecoup de l’effort de militarisation entrepris par l’URSS au nom du Bloc de l’Est.

Le niveau de vie de sa population stagne ou régresse, l’industrie devant fournir en priorité du matériel de précision et des biens d’équipements à l’URSS.
Dans ses relations avec la RFA, elle use d’expédients significatifs destinés à réduire le déficit de ses échanges : la vente de ses ’ contestataires ’. Réagissant par une fuite en avant (surtout à partir de la récession de 1983), elle se fige dans une attitude de fidélité pure aux principes léninistes. Attitude qui l’entraîne à supprimer de sa constitution la référence allemande et à se faire le champion de l’internationalisme brejnévien (envoi de contingents de spécialistes en Angola ou en Ethiopie).

3) Le regel qui se produit entre 1981 et 1984 conforte la position de la RFA mais lui crée des difficultés politiques.

Suite à l’intervention de l’URSS en Afghanistan et pour effacer les humiliations essuyées pendant la présidence de Jimmy Carter, les Etats-Unis décident avec le Président Reagan un redéploiement stratégique : installation d’euromissiles en RFA, Italie et Royaume-Uni.
Mais l’opinion allemande appréhende l’installation d’armes sur son territoire qui en ferait le champ de bataille en cas de conflit. D’autant que le bouclier d’armes laser prévues dans les satellites américains ne protège pas le pays.
Une vive agitation secoue donc la RFA : les Verts se trouvant être les alliés de la RDA qui combat la décision de Bonn d’installer des armes sur le territoire de la RFA.

4) Mais la mort de Leonid Brejnev (1982) et la nouvelle détente entreprise par Mickhail Gorbatchev (Perestroïka) modifient radicalement la situation à partir de 1986-87.

L’ouverture à l’Ouest de l’URSS met en situation fausse les dirigeants brejnéviens des démocraties populaires, notamment Erich Honnecker en RDA. La RFA est l’objet d’avances de la part de Gorbatchev : sans doute recherche-t-il un partenaire privilégié pour la réforme économique qu’il veut entreprendre en URSS.
Craignant que la RFA ne cède aux sirènes de la gorbymania, les Etats-Unis et les Occidentaux manifestent égards et prévenances à l’égard de Bonn. La visite d’Honnecker à Bonn n’est pas un succès diplomatique : elle signifie que la RDA est aux abois puisqu’elle doit autoriser 5 millions de ses ressortissants à visiter la RFA par an en échange de crédits à court et moyen terme.

5) En 1989, l’opération décidée par Gorbatchev, visant à renouveler l’équipe dirigeante de la RDA dérape.

La population manifeste son hostilité au régime : fuite par Prague et Budapest, mouvements de foule en Saxe.
Le 9 novembre 1989, le Mur de Berlin est détruit par la foule est-allemande. Honnecker doit laisser la place à de nouveaux dirigeants gorbatchéviens. Mais ceux-ci sont débordés par un phénomène de rejet de la population. Ayant dû promettre des élections libres, ils sont écrasés électoralement au profit des partisans de la réunification en 1990.
Reste à faire admettre diplomatiquement cette réunification. La France et surtout le Royaume-Uni manifestent certaines réticences ; mais les Etats-Unis s’y rallient lorsque Gorbatchev consent à ce que l’Allemagne réunifiée reste au sein de l’OTAN.
Le Chancelier Kohl s’emploie à rassurer : avant la signature d’un traité de paix, il accepte de reconnaître la ligne Oder-Neisse comme frontière et pousse à une réunification rapide. Fin 1990, après avoir obtenu des autorités quadripartites (Traité 4+2) un quasi traité (levée du système d’occupation à Berlin), des élections générales ont lieu à la fois en RFA et en RDA : triomphe d’Helmut Kohl et proclamation de la Réunification le 3 octobre 1990.


Opérée en dépit de deux doctrines politiques erronées, la doctrine Adenauer, qui estimait que la réunification serait l’aboutissement de la construction européenne et de l’ancrage définitif à l’Ouest, et la doctrine Brandt, qui soutenait que la RDA étant une réalité solide il fallait parvenir à un compromis avec le Bloc de l’Est, la réunification a pu être réalisée grâce à la conjonction de deux facteurs favorables : le désir des dirigeants soviétiques de mettre fin à l’antagonisme ruineux avec l’Ouest et le fait que grâce à sa formidable puissance économique la RFA était devenue un partenaire qu’il fallait ménager, dont on recherchait les bonnes grâces et avec laquelle on souhaitait nouer ou renforcer des relations étroites.

Des inquiétudes pourtant se sont manifestées. L’Allemagne nouvelle ne sera-t-elle pas tentée de renoncer à l’objectif de la construction européenne ? Ne renouera-t-elle pas avec les démons de jadis : la volonté de dominer l’ensemble du continent ? Craintes qu’écartent apparemment les réalités actuelles : le maintien de l’alliance franco-allemande, les bonnes relations maintenues avec les Etats-Unis et une ouverture à l’Est fondée à la fois sur des objectifs culturels et économiques.


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