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Plan détaillé : le monde au 1er janvier 1953

Plan détaillé

Quel qu’abusif qu’il puisse paraître, le répertoriage des dates charnières dans l’Histoire présente un avantage: il met en évidence une rupture, et surtout, il souliogne une virtualité, un possible qui ne s’est pas produit, débarassant ainsi cette discipline intellectuelle du travers qui lui a été si souvent reproché: le déterminisme rigide.

Ainsi, la période 1952-53, pour simplifier, le monde au 1er janvier 1953 constitue-t-elle un épisode majeur de l’antagonisme Est-Ouest, puisque le risque d’une Troisième Guerre mondiale, d’autant plus terrifiante que nul ne doute qu’elle sera nucléaire, est admis par les médias et les décideurs d’alors.

Jamais à ce point en effet, la réalité bipolaire n’a été autant apparente. L’Est et l’Ouest ont des atouts et des faiblesses mais qui existent déjà depuis 1946-47. Or, des signes indiquent clairement en 1952 que cette Guerre froide est en passe de se transformer en conflit ouvert et généralisé.

La réalité du monde est effectivement au 1er janvier 1953 totalement bipolaire.

Il y a certes des neutres. Mais à tous points de vue leur poids est infime: 1/5 des terres émergées, moins du quart de la population mondiale, un pourcentage dérisoire de la richesse mondiale et de la puissance militaire. En outre, rien ne les réunit. Il y a les neutres de tradition qui ont renoncé à peser sur le destin du monde : Suisse, Suède, Irlande, Yémen, Afghanistan. Il y a aussi les neutres par obligation, c’est-à-dire dans l’impossibilité de s’insérer dans le monde bipolaire : la Finlande qui statégiquement et politiquement est sous la menace de l’URSS, la Yougoslavie qui est anti-soviétique (schisme de Tito en 1948) mais qui idéologiquement est marxiste-léniniste et économiquement stalinienne, l’Espagne dont le régime franquiste est un vestige des classifications de l’avant-guerre, l’Argentine qui est péroniste et qui rejette à la fois le marxisme-léninisme et la démocratie libérale. Il y a enfin le refus de la division bipolaire qui, à l’exception de l’Iran, sont des colonies émancipées de 1945 à 1949 (Syrie, Inde, Birmanie, Indonésie) et qui, par la suite, seront à l’origine du non-alignement (1955).
Les conflits non bipolaires ont été inactivés, c’est-à-dire ont évolué vers de simples tensions. C’est le cas d’Israël et des pays arabes (accords de Rhodes, 1949), également de l’Inde et du Pakaistan (cessez-le-feu au Cachemire,1949). Ou alors, ils sont contrôlés, c’est-à-dire dans lesquels l’antagonisme Est-Ouest n’interfère pas. C’est le cas du conflit anglo-iranien: le premier Ministre iranien Mossadegh, ayant nationalisé l’Anglo-iranian oil company (octobre 1952) suite au refus de celle-ci d’accorder le pourcentage de royalties consecti par l’Aramco (50-50) à l’Arabie Saoudite, est l’objet d’un boycott pétrolier et recherche en vain un arbitrage favorable des Etats-Unis. C’est le cas aussi du conflit anglo-égyptien à propos du contrôle de la zone du Canal de Suez que revendique la junte militaire qui vient de prendre le pouvoir (décembre 1952) et qui est prooccidentale, puisque Nasser passe alors aux yeux du Kremlin pour une créature des Etats-Unis.
Les sequelles de la Seconde Guerre mondiale paraissent alors s’être effacées. L’Ouest a créé la RFA (30 mai 1949), l’Est la RDA (7 octobre 1949) et s’efforcent de les réarmer sous leur contrôle. Les Etats-Unis ont conclu avec le Japon un traité de paix bilatéral (1951) leur assurant des bases militaires.

Toutefois l’Est et l’Ouest présentent à la fois des forces et des faiblesses.
Le Bloc de l’Est apparaît formidable. Il est à la fois continental et d’un seul tenant. De l’Elbe au Pacifique, il s’étend sur 34 millions de kilomètres carré, compte 40% de la population mondiale et comprend l’URSS, ses satellites d’Europe orientale (Pologne, RDA, Tchécoslovaquie, Hongrie, Albanie, Roumanie, Bulgarie et la zone occupée de l’Autriche), la Mongolie, la Chine et la Corée du Nord. Sa principale force est son monolithisme. Partout règne le Parti unique et l’idéologie marxiste-léniniste; l’autorité de Staline est indiscutée y compris par Mao. Sa puissance militaire impressionne: forte du prestige acquis pendant la Seconde Guerre mondiale, l’armée rouge aligne trois millions d’hommes plus une dizaine de millions de réservistes; elle dispose des centaines de milliers d’hommes des armées des Etats satellites, des millions d’hommes de l’armée chinoise et de ses réserves inépuisables. Car le commandement unifié existe en fait: lors de la Guerre de Corée (1950-53), les "volontaires" chinois sont supervisés par l’état-major soviétique et appuyés par l’aviation de Moscou. Outre un matériel énorme, l’URSS dispose depuis juillet 1949 de la bombe A.
Et pourtant, c’est un colosse aux pieds d’argile. Ni l’URSS ni l’Europe orientale n’ont encore réparé les énormes pertes subies lors de la Seconde Guerre mondiale. Quant à la Chine, son sous-développement reste criant. Certes avec le CAEM (1949), le Bloc de l’Est s’est économiquement intégré et, en Chine, des dizaines de milliers d’experts soviétiques oeuvrent pour mettre en place la planification stalinienne. Si l’industrie lourde et la production d’armements atteignent des niveaux élevés, l’économie générale en dépit de ressources abondantes (charbon, pétrole, métaux) est marquée par la pénurie et le rationnement. Le recours au travail forcé est systématique: le goulag soviétique rassemble des dizaines de millions de déportés et, en Chine, terrorisée par la liquidation de vingt à trente millions d’"ennemis de classe", la masse du peuple file doux. La grande faiblesse de l’Est, c’est en définitive l’insuffisance et surtout la vulnérabilité des réseaux de transports.
Face à cette forteresse assiégée, la puissance du Bloc de l’Ouest est impressionnente (il s’étend sur les 5 continents sur 90 millions de km² (les 2/3 des terres émergées), compte 40% de la population mondiale et assure les 3/4 de la production industrielle. Statégiquement, il contrôle les mers avec 90% des flottes militaires et marchandes et a donc accès à toutes les sources d’énergie et les matières premières. Il possède le nerf du développement: la quasi totalité des capitaux. Lui seul dispose d’excédents alimentaires. La prépondérance des Etats-Unis est incontestable: militaire, économique, financier... Mais la direction n’est pas monolithique, comme à l’Est même si les Etats-Unis savent imposer leurs volontés , si l’on observe comment ils ont su convaincre les Européens à décoloniser en Asie entre 1945 et 1949 et comment ils supplantent le Royaume-Uni au Moyen et au Proche-Orient.
C’est pourquoi, et c’est son point faible, l’Ouest peut être décrit comme une série de cercles concentriques. D’abord le "noyau dur", c’est-à-dire les Etats-Unis et la Canada. Ensuite l’OTAN, créé en avril 1949 et comprenant presque tous les Etats d’Europe de l’Ouest plus la Grèce et la Turquie. Puis, l’Australie et la Nouvelle-Zélande (ANZUS, 1951). Enfin l’Amérique latine (traité de Rio, 1947) mais plus fragile du fait de son sous-développement, de son instabilité politique et d’un puissant ressentiment anti-gringo. Trois zones géographiques constituent le ventre mou: les empires coloniaux européens, localisés essentiellement en Afrique où la revendication indépendantiste (faible encore) peut créer des difficultés, le Moyen-Orient, une région riche en pétrole mais déstabilisée depuis 1919 et où la création d’Israël (1948) a encore ajouté à la confusion; l’Extrême-Orient, périphérie fragile et où se déroulent au 1er janvier 1953 deux conflits opposant l’Est et l’Ouest: la Guerre de Corée et la Guerre d’Indochine.

Pour reprendre une formule journalistique devenue célèbre, c’est à propos de la Corée que "la guerre froide faillit devenir chaude". Et, de fait, à partir de juin 1950, date de l’invasion nord-coréenne du Sud, les relations Est-Ouest ne cessèrent de se dégrader.
A l’origine de l’affaire coréenne, il y eut, semble-t-il, un quiproquo, le dérapage verbal du Secrétaire d’Etat Dean Acheson : "La Corée n’appartient pas au périmètre défensif des Etats-Unis" (février 1950). Staline a cru comprendre qu’il lui était permis de s’emparer du Sud et, devant la réaction des Etats-Unis qui se sont fait mandater par le Conseil de Sécurité des Nations Unies pour repousser l’agression, sans doute pensa-t-il avoir été piégé et que le but non déclaré de Washington était de remettre en cause la communisation de la Chine où Mao ne sétait imposé que depuis moins d’un an. D’autant que désormais, les Etats-Unis apportent leur soutien aux Français contre le Viet Minh en Indochine dont la guerre coloniale est terminée (Accords de la Baie d’Along, fin 1948, créant des Etats associés). Aussi Staline réagit-il en faisant donner un million de volontaires chinois qui repoussent le corps expéditionnaire américain sur le 38ème parallèle. Voulant désamorcer le conflit et prouver à Staline que les Etats-Unis ne recherchent pas une guerre généralisée, Truman limoge en 1951 le Général Mac-Arthur qui voulait atomiser les forces chinoises sur le fleuve Yalou (frontière Corée - Chine) et propose un désengagement mutuel en Corée.
Or Staline refuse, ce qui laisse les Américains perplexes : veut-il un conflit ouvert ? Ses raisons paraissent en fait avoir été les suivantes. En Corée, les Etats-Unis sont enlisés, loin de leurs bases, avec des arrières proches peu sûres (Japon, Hiroshima date de 5 ans). Par conséquent, tant qu’ils seront obligés de combattre là, ils ne pourront redéployer leurs forces "au centre", c’est-à-dire en Europe? Car ce qui inquiète Staline, c’est la réorganisation et le renforcement de l’Europe occidentale. Grâce au Plan Marshall, celle-ci s’est relevée économiquement et s’intègre au système-monde américain. Le Blocus de Berlin (1948-49) a permis de forger contre l’URSS une alliance politico-militaire (l’OTAN). Que se produise le réarmement de la RFA (et il en est question en 1951-52), et il se trouvera devant le renversement des alliances tant redouté dans les derniers mois de la Seconde Guerre mondiale. Aussi durcit-il le ton en agissant avec "deux fers au feu". D’une part, il propose à Adenauer la réunification de l’Allemagne en échange de sa neutralisation. D’autre part, par le truchement des Partis Communistes locaux, il provoque à l’Ouest une agitation inouie, qui s’exprime sous le masque du Mouvement pour la Paix et de l’Appel de Stockholm. Cela ne donnant pas les résultats escomptés, il renforce ses efforts d’armement et opère une série de purges (Procès Slansky et complot des blouses blanches), comme si, convaincu de l’imminence d’une guerre ouverte, il était contraint de "faire le ménage à l’intérieur".
Un changement très net s’affirme par ailleurs dans l’attitude des Etats-Unis comme si eux-aussi envisageaient comme probable désormais la perspective d’une guerre généralisée. Le Mac Carthysme atteint son apogée dans le pays; les médias conditionnent l’opinion à l’idée d’un affrontement inévitable; on réemploie l’expression "croisade pour la liberté" comme entre 1941 et 1945. Signe très révélateur, aux Présidentielles de novembre 1952, Eisenhower, l’ancien commandant en chef des forces occidentales en 1944-45, que soutient avec véhémence d’ailleurs Mac Arthur, l’emporte aisément. Avec le succès des essais de la bombe H (septembre 1952), les Etats-Unis ont le sentiment d’avoir recouvré une supériorité militaire sur l’Est. Avant même son entrée en fonction, Dulles, le Secrétaire d’Etat désigné par Eisenhower préconise le remplacement de la doctrine de l’endiguement (containment) par celle du refoulement (roll-back) et la déneutralisation de Taïwan, c’est-à-dire en fait la remise en cause du régime maoïste en Chine continentale.

Le monde a-t-il failli sombrer dans une Troisième Guerre mondiale en 1953 ?
Certes il est difficile de répondre affirmativement a posteriori puisque cette virtualité ne s’est fort heureusement pas réalisée. Et pourtant, si l’on compare cet hiver 1953 aux étés 1914 et 1939, force est bien de constater que la tension n’en est pas moins vive et qu’en ce qui concerne le prétexte, la Corée vaut bien Sarajevo ou Dantzig.
Pourquoi la paix l’a-t-elle finalement emporté ? Parce que Staline disparaît le 5 mars 1953 ? Certes, mais que l’on ne verse pas dans l’interprétation naïve ou intéressée de certains commentateurs d’alors. En aucun cas les membres de la direction collégiale soviétique qui succéda à Staline n’optèrent en faveur du "dégel" (cessez-le-feu de Pan Mun Jon, juillet 1953) pour des motifs de pacifisme ou de convictions humanistes: leurs actes seraient en contradiction flagrante avec de telles affirmations.
La grande illusion n’aurait-elle pas été de surestimer la puissance du Bloc de l’Est ? Donnerait du crédit à cette explication qu’à chaque fois où la perspective d’une guerre ouverte a été sérieuse, à chaque fois l’URSS a reculé : en 1953 comme en 1962, comme en 1983-85.


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