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Puis-je considérer autrui comme autre chose que comme un moyen ? (14/20)

Commentaire du correcteur

Bon travail, sérieux, méthodique qui développe une analyse bien menée

Dissertation de l’élève

Introduction

Je vis dans la société avec les autres, et je partage ma condition avec autrui : mais qu’est-ce qu’autrui ? Autrui est autre chose, une autre personne que moi, tout simplement parce que chacun de nous est défini par son statu de sujet conscient. Cependant, il est aussi un de mes semblables, car il est lui aussi un sujet conscient. La relation à autrui est donc difficile et ambiguë du fait de ce paradoxe : autrui est l’autre moi-même, l’alter ego, et ainsi je ne sais pas si je dois le considérer seulement comme un objet de ma conscience, ou comme sujet à proprement parler. Aussi le rapport à autrui engendre-t-il souvent un conflit intérieur, car s’il me considère comme étranger et que je le rejette de la même manière, la vie avec autrui devient impossible. Si je place l’autre dans le monde des objets, et lui enlève ainsi son statut de sujet conscient il m’apparaît comme un moyen pour parvenir à mes fins. Autrui serait donc un obstacle à mon développement, mais aussi un moyen, un outil dont je me sers ? Puisque autrui est mon semblable, n’est-il pas aussi un passage inévitable dans le processus de formation de ma structure intérieure ? Puis-je considérer autrui seulement comme moyen, malgré son statut de sujet conscient ?

Oui

 

 

Bien

Première partie

Il est vrai que l’on peut limiter le rôle d’autrui à l’entrave au développement de chacun : autrui est ici un obstacle. C’est Sartre qui, dans l’être et le néant, développe ce rôle de l’autre : il affirme que la honte, un sentiment de culpabilité, apparaît avec autrui. En effet, lorsque que je fais un geste, même s’il est maladroit, ou vulgaire, je ne juge pas mon acte. Et c’est autrui, ou plutôt son regard, qui me fait comprendre la ’ vulgarité ’ de mon action. ’ J’ai honte de moi tel que je m’apparais à autrui ’. En fait, ici autrui est obstacle car il représente, une culture, une société : mon geste n’est vulgaire ou maladroit que de manière relative, car il ne correspond pas au modèle culturel que le regard de l’autre fait apparaître dans mon esprit.

En outre, ce même regard me rabaisse, car dans le rapport de la conscience de l’autre je me pose comme un objet, et mon être est ainsi dénaturé : le regard d’autrui me déshabille dans le sens où il m’ôte implicitement mon statut d’individu conscient : ’ c’est comme objet que j’apparaît à autrui ’, et en cela le regard de l’autre et plus généralement l’autre me fait apparaître comme inférieur, comme un objet sans conscience.

De plus, lorsque autrui me juge, cela signifie qu’il porte un regard dépréciatif sur ma personne. Cependant, l’image qu’autrui a de moi est fausse, tout d’abord parce que je n’apparaît que très rarement aux autres tel que je suis, mais aussi car le jugement ne porte que sur un seul de mes actes, et pas sur l’ensemble de ceux-ci. Or, on ne peut juger une personne sur un seul geste, qui peut être déplacé par erreur : ce n’est pas parce que je vois quelqu’un d’autre voler que je peux affirmer qu’il est un voleur. Enfin, un jugement a des conséquences importantes sur mon rapport au monde : car comme l’explique Sartre, je pourrais ignorer le regard qui m’accable, ne pas lui accorder une trop grande importance : ’ je pourrais ressentir de l’agacement, de la colère (…), comme devant un mauvais portrait de moi ’. Mais au lieu de cela, j’admets l’image qu’autrui fige de moi, comme si celle-ci était réelle et correspondait à ce que je suis. Puisque j’éprouve une certaine honte, cela signifie que j’accepte le jugement d’autrui : ’ je reconnais que je suis comme autrui me voit ’, alors que cela est souvent loin d’être vrai. Et ainsi j’acquiers une mauvaise image de moi-même qui vient se fixer dans mon for intérieur. Or la perception que j’ai de moi-même est primordiale, car elle détermine la nature de mon rapport à moi-même, bien entendu, mais aussi à l’autre et au monde qui m’entoure. Et si ce rapport au monde, c’est-à-dire ma conscience, est fausse ou troublée par le regard critique qu’a porté l’autre sur moi, autrui apparaît forcément et indubitablement comme un obstacle : obstacle à mon développement, à mon rapport à moi et au monde. C’est dans cette perspective que l’autre, ou plus précisément son regard constitue une barrière à mon épanouissement, à ma conscience : je ne suis plus capable, à cause d’autrui, de m’ ’ arracher à la moite intimité gastrique ’, c’est-à-dire, d’après Sartre, d’effectuer le rapport au monde qu’est ma conscience. Comme l’affirme Hobbes, dans ce cas là, ’ l’homme est un loup pour l’homme ’.

 

 

 

l’existence de l’autre fait naître en moi culpabilité et faute

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Bien

 

Deuxième partie

Cependant, avoir une telle vision d’autrui, le considérer seulement comme un obstacle, est réducteur. En effet, si l’autre était aussi nuisible pour l’être, la vie en société serait plus que difficile : la vie en communauté n’existerait pas du tout, tout comme les rapports en êtres humains. C’est ainsi que les philosophes ’ modernes ’, c’est à dire Merleau Ponty, Sartre ou Freud accordent une place croissante au rôle que joue autrui, remettant inévitablement en cause la puissance du sujet cartésien. Malgré cela, et paradoxalement, c’est Descartes qui, le premier, fait apparaître que le détour par autrui est indispensable, et ceci malgré lui. En effet, dans le cogito, Descartes se pose comme constituant, comme un sujet originaire et tout puissant : le sujet n’a ni besoin du corps, ni du monde pour exister, il est une ’ substance pensante ’, et possède une liberté de négation infinie. La faille du raisonnement cartésien est cependant l’autre, autre chose que le sujet : Descartes, pour parvenir à ses ’ vérités indubitables, nie le monde et le rapport de sa conscience : il nie ainsi un objet, un autre ou autre chose que lui. Pour parvenir à la conclusion ’ je pense donc je suis ’ qui pose la primauté du sujet, Descartes ne peut éviter un détour par autrui. C’est pour cela que Sartre affirme autrui comme ’ l’intermédiaire indispensable entre moi et moi-même ’, et que Freud a l’idée d’un passage par autrui pour la connaissance de soi : dans la psychanalyse c’est l’autre, une personne extérieur, c’est à dire le psychanalyste, qui aide le sujet à se connaître lui-même. L’inévitable détour par autrui paraît donc une évidence lors de la recherche d’une connaissance, mais il est aussi indispensable dans le processus de formation de la structure de chacun : à l’origine, été l’être par autrui. En effet au départ l’être n’est pas constitué en tant que tels : le nourrisson vient au monde et, à ce moment là, il est immature. C’est dans la phase de découverte du monde et d’autrui que le nouveau-né se rattache à un proche, à sa mère par exemple, et engendre un mécanisme de mimétisme : la mère, en considérant que c’est à elle que se raccroche le nouveau-né, constitue un modèle. La formation ne ce fait alors que par l’intermédiaire d’autrui, qui apparaît comme une structure en soi. La mère est bien sûr un modèle d’être constitué, mais en l’imitant, le nouveau-né, ou plus tard l’enfant, intègre les principes moraux et valeurs de la civilisation. La conscience, conscience de soi et conscience d’autrui apparaissent en même temps, car le nourrisson utilise son rapport à l’autre pour créer son rapport à lui-même. En fait, le premier rapport de l’homme, c’est l’homme lui-même : autrui est le détour inévitable pour l’apparition de la conscience de soi et du monde. On peut faire apparaître ceci de manière encore plus flagrante en étudiant les conséquences de la privation d’autrui : c’est ce qu’à développé Michel Tournier dans son roman vendredi ou les limbes du pacifique. Robinson a vu le navire sur lequel il naviguait s’échouer, et le seul survivant et, à part lui-même, est un chien. Les deux êtres se trouvent sur une île déserte, et Robinson mesure l’impact de l’absence d’autrui sur sa personne, tant sur le plan physique que mental. En effet, le visage de Robinson a perdu la marque de la présence d’autrui : lorsque le sujet a une relation avec un autre sujet, son visage garde pendant quelque temps les marques de ce rapport, ponctué de joie ou de tristesse. Et là, Robinson se rend compte que son visage n’expriment plus rien, car personne n’est là pour lui apporter les sentiments qui pourraient le marquer. Ce qui manque à l’homme seul, c’est la chaleur de la présence de l’autre : ’seul le sourire d’un ami aurait pu lui rendre son sourire. Et dans ce cas, l’homme fait tout pour retrouver le visage d’un autre, preuve qu’autrui est une composante essentielle de la vie de chacun : dans l’histoire, Robinson trouve un jour un sourire sur le visage de Tenn, le chien, et cela lui ramène malgré tout une chaleur qui, à défaut d’être humaine, anime son propre visage. En outre l’absence d’autres hommes a, chez Robinson, un effet sur son mental : il a des hallucinations, et ne distingue plus l’objet de sa perception et lui-même : ’un objet s’est dégradée en sujet’, explique-t-il. Autrui apparaît ici comme constituant de la connaissance de l’homme. En effet, la connaissance nécessité autrui, car lui seul pot constater avec le sujet une perception, et vérifier si ces connaissances sont véridiques ou fausses. Autrui permet de conserver une distance nécessaire entre le sujet et le monde qui l’entoure : la conscience, sans autrui, devient confuse à cause de la fusion de l’objet du sujet dans le rapport au monde. L’autre constitue aussi un moyen de connaissance, car il apporte une autre vision du monde. En effet, tout sujet vit dans un monde propre qu’il s’est forge et dans une certaine mesure tout individu a du mal à percevoir les phénomènes qui se situent au-delà de son monde. Aussi autrui apporte-t-il par sa vision personnelle du monde un nouvel outil de connaissance et de maîtrise de ce qui nous entoure. Autrui apparaît donc de moins en moins comme un obstacle, car on ne peut éviter un détour par lui : même Descartes, fervent défenseur et d’ailleurs créateur de la place unique du sujet dans un monde qu’il est possible de nier, ne peut s’empêcher de passer par l’autre ou autre chose que lui pour parvenir à ses fins. En outre, autrui apparaît comme une structure qui, seul, permet au nourrisson de se former, de se constituer en tant que sujet conscient. Enfin, comme le montre Michel Tournier, la privation d’autrui a des conséquences certaines sur l’individu tant sur le plan physique que mental. L’idée selon laquelle autrui est un obstacle n’est donc pas indiscutable, et constitue même peut-être une erreur de jugement : pour Spinoza, ’ l’homme est un dieu pour l’homme ".

 

 

Oui

 

 

 

 

 

Bien

 

 

 

 

 

 

 

Bien

 


Troisième partie

La question ne se limite cependant pas à cela : À défaut d’être un obstacle, autrui peut aussi être considéré comme un moyen : en effet, nous avons posé la question du statut d’autrui : doit-on considérer autrui comme un objet ou comme un sujet ? Si l’on considère le premier cas, autrui peut être utilisé à des fins personnelles. Mais dans cette perspective on lui ôte son statut de sujet conscient, ce que Kant refuse catégoriquement : d’après lui, il faut bien différencier objet et sujet. Un objet est matériel, il peut être utilisé à des fins qui sont extérieures, car il est dépourvu de toute conscience. En outre, l’objet a un prix, il est remplaçable par un objet identique sans que l’on ne ressente de différence sensible. Au contraire, le sujet possède une conscience : il est unique, ce qui est biologiquement prouvé, il ne peut être remplacé. En outre, le sujet n’a pas de prix, ne peut être vendu : ainsi, d’après Kant, il a une dignité. Dans la métaphysique des mœurs, Kant déclare : ’ ce qui est au-dessus de toute valeur, ce qui a une dignité. Et dans cette perspective, il est insensé de considérer le sujet comme un moyen : une personne peut travailler pour une autre et recevoir un salaire, mais elle peut aussi réclamer une dignité à son employeur de par son statut de sujet conscient. En fait, autrui peut être une sorte de moyen, mais pas dans le sens d’une exploitation totale ; Kant considère cette idée comme la principale règle à respecter. Il présente celle-ci de cette manière : ’agis de telle sorte que tu traites l’humanité aussi bien dans ta personne qu’en la personne de tout autre toujours un même temps comme une fin et jamais simplement comme un moyen’ Kant estime en fait que l’homme appartient au règne des fins : il est autonome, car il peut se fixer à lui-même des objectifs, et les respecter constitue sa liberté. Cette autonomie donne droit au sujet à une forme de respect. Lorsqu’un individu a une idée, d’après Kant, celle-ci n’est qu’une maxime hypothétique, un impératif relatif. Car avant d’agir, le sujet doit vérifier que sa Maxime peut fonctionner de manière universelle : il doit vérifier que le monde serait encore cohérent si tout le monde faisait comme lui et se doit de regarder s’il pourrait par son acte causer du tort à un autre sujet et si les conditions ne sont pas réunies l’individu à la capacité de s’interdire d’effectuer son acte. Si au contraire les conditions sont satisfaites cette idée devient un impératif catégorique. Cette volonté qui permet au sujet de ne pas forcément suivre ses penchants confère donc au sujet un droit de respect. L’individu est une fin en soi et, en ce sens, il mérite la dignité. Il ne peut être utilisé simplement comme moyen, car il conserve son statut de sujet conscient.

 

 

Oui

 

Bien

 

 

 

 

Bonne référence, bien utilisée

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Conclusion

Le statut d’autrui est donc malaisé à définir : autrui est-il un obstacle ou un moyen ? Par certains côtés on peut considérer autrui comme un obstacle, car son regard dépréciatif nous rabaisse et, selon Sartre, provoque le sentiment de honte. Cependant, le passage par autrui paraît inévitable et même les plus fervents cartésiens, comme Descartes, ne peuvent se dispenser d’un détour par l’autre ou autre chose qu’eux. Et autrui, dont l’absence a de réelles conséquences sur le sujet, est en fait une structure, le modèle sur le quel se base tout sujet pour se constituer en tant que tel. Il apparaît encore que considérer autrui seulement comme moyen le rabaisse. D’après Kant, autrui est une personne autonome, qui possède une réelle volonté et mérite ipso facto d’être respecté, d’être considéré comme une fin en soi. Autrui pourrait donc être une autre instance suprême que celle de la conscience du sujet, et ainsi déstructure encore d’avantage l’entreprise cartésienne.

 

 

 

Oui

 

 

 

 

 


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