LE SENTIMENT D'EXISTER.
Jean-Jacques Rousseau est un philosophe français du siècle des
Lumières. Il est donc contemporain de Voltaire, Diderot ou d'Alembert.
Rousseau a défini ce que pouvait être la sensation pure : la seule capable
de me prouver que j'existe car je me sens exister. C'est une sensation
non pas de quelque chose de particulier mais c'est la sensation de sentir
"en soi" ; c'est quand la sensation ne s'applique plus à un objet.
C'est un véritable retour à l'origine même de la sensation. Rousseau dit
: Je sens que je suis capable de sentir, c'est une capacité nouvelle que
je découvre en moi, alors qu'auparavant je ne me savais que capable de
porter ma sensibilité sur un objet précis.
Cette sensation pure, originelle, est celle que Rousseau va expérimenter
lors de ses promenades dans la nature. Etudions d'abord l'expérience qu'il
a écrit près du lac :
" Quand le soir venait je descendais des cimes de l'île et j'allais volontiers
m'asseoir au bord du lac, sur la grève, dans quelque asile caché ; là
le bruit des vagues et l'agitation de l'eau fixant mes sens et chassant
de mon âme toute autre agitation la plongeaient dans une rêverie délicieuse
où la nuit me surprenait souvent sans que je m'en fusse aperçu. "
Les rêveries du promeneur solitaire - Cinquième promenade
- Rousseau
Cette sensation pure passe tout d'abord par la "dilatation du moi". L'être
sortant de lui et devenant le "moi cosmique" :
" Je sens des extases, des ravissements inexprimables à me fondre pour
ainsi dire dans le système des êtres, à m'identifier avec la nature entière.
"
Rousseau en arrive à ne jouir de rien d'autre sinon de lui-même, de sa propre
existence ; il est heureux et non d'un bonheur relatif mais d'un bonheur
pur, parfait, qui ne laisse à l'âme aucun vide qu'elle n'ait envie de
combler ; tant que cet état dure :
" on se suffit à soi-même comme Dieu. "
Ce n'est pas l'univers qui est senti ; l'infini de l'univers coïncide avec
ce point sans limite qu'est la conscience de soi ; c'est un "moi " situé
en dehors de l'histoire et de l'espace. Le "moi" prend la mesure de
l'univers (voir le Romantisme).
Ce sentiment d'existence n'implique aucun retour réflexif ; c'est une conscience
sensitive, un moment originel où l'on se dégage des préjugés, de l'histoire,
des normes, on se contente de sentir, on ne construit pas ce que l'on
sent.
L'être n'est plus que sa sensation première, suspendue dans le vide.
C'est ce qu'on appelle le moment Condillacien, le cogito sensualiste
d'après l'appellation de Georges Poulet dans son étude sur le temps
humain. C'est une existence purement psychologique.
Pour exister nous n'avons que besoin de cette expérience psychologique du
retour à soi-même où l'être, le sentiment de soi, l'existence coïncident.
Seule la sensation tire du néant :L'être n'existe que par la réalité de sa
sensation.
"
Bientôt de la surface de la terre j'élevais mes idées à tous les êtres
de la nature, au système universel des choses , à l'être incompréhensible
qui embrasse tout. Alors l'esprit perdu dans cette immensité je ne pensais
pas, je ne raisonnais pas, je ne philosophais pas, je me sentais avec
une sorte de volupté, accablé du poids de cet univers. Je me livrais avec
ravissement à la confusion de ces grandes idées, j'aimais à me perdre
en imagination dans l'espace, mon cœur resserré dans les bornes des êtres
s'y trouvait trop à l'étroit, j'étouffait dans l'univers, j'aurai voulu
m'élancer dans l'infini. "
Troisième lettre à Malesherbes, Rousseau.
Cette sensation pure nous offre la plénitude ; on se suffit à soi-même,
on n'a plus besoin de l'extérieur pour exister. C'est quasiment une vision
autarcique des choses, c'est une autonomie de la sensibilité, seul et
grâce à la sensation on se saisi comme existence. La pensée discursive,
réfléchie n'a plus lieu d'être ; c'est un véritable : "JE SENS, JE
SUIS".
C'est un vrai sentiment de totalité, un retour à un en-deçà de toute expérience
; il n'y a plus d'avenir, plus de passé, plus de nostalgie ; la conscience
s'exprime dans le présent, EXISTER c'est revenir à une qualité initiale,
ce n'est pas s'inscrire dans un mouvement ;le temps est comme suspendu.
Résumons les attributs d'un tel sentiment d'existence :
- C'est tout d'abord un bonheur qui ne laisse dans l'âme aucun vide , le temps
et l'espace sont réappropriés.
- C'est aussi la jouissance de sa propre existence.
- C'est une autarcie, on se suffit à soi-même.
- C'est enfin une sagesse qui fait que l'on ne désire pas l'impossible, l'inaccessible
; il suffit juste d'opérer un retour en soi que personne ne peut m'empêcher
de faire, c'est un âge d'or que la société ne peut nous ôter.
Mais Rousseau, nous venons de le voir, parle de conscience à soi-même dilatée,
mais il parle aussi de conscience minimale ; dans les deux cas c'est une
sensation limite et non pas la sensation de quelque chose.
C'est pourquoi suite à un grave accident on se retrouve en présence des mêmes
éléments ; on se retrouve aussi à la limite de l'existence où l'on ne
saisit que le fondamental, le plus essentiel en nous. Rousseau s'est fait
renversé par un chien, et à son réveil, son premier rapport au monde est
une sensation encore floue, mal identifiée ;ici l'être se resserre sur
ce qu'il y a de plus essentiel, il ne sait plus qui il est ni où il est
; seule existe la sensation pure.
Trois restrictions
sont à noter :
--> suite à la plénitude de la sensation pure et à son extraordinaire
possibilité de nous faire nous sentir exister, il est compréhensible que
l 'on tente de multiplier les plaisirs dans le but encore une fois de
se sentir exister ; le problème est que cela conduit bien souvent à des
débordements.
--> un tel sentiment d'existence pose tout de même le problème d'être
éphémère ; il ne semble déboucher que sur un sentiment d'existence en
pointillés. La conscience sensualiste est une conscience d'exister fragile
car si exister c'est sentir, beaucoup vont multiplier les expériences
sensibles dans ce but.
--> comment ne pas succomber à l'usure de la sensibilité ? Cela est tout
simplement dû à une méprise de la sensation pure qui n'est pas la sensation
de quelque chose mais la sensation se sentant elle-même.