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Saint Augustin : L'homme intérieur et l'amour de dieu
Impression facile
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Théologien chrétien pétri de platonisme, saint Augustin est aussi un
philosophe qui ne cesse de proclamer la fécondité de l’alliance entre la foi*
et l’intelligence. La première, ancrée dans la certitude du cœur, donne à la
vie un sens, que la seconde se doit d’élucider en montrant que la révélation
ne contredit pas la raison, mais l’accomplit en la conduisant où elle aspire
mais ne peut aller d’elle-même.
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1. L’âme
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A. La mémoire
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La philosophie commence par la découverte de l’intériorité. «Ne t’en vas pas au-dehors, rentre en toi-même,
au cœur de la créature habite la vérité» (Du maître). Cette vérité, nous le verrons, c’est Dieu.
L’âme commence par se découvrir
comme mémoire. La conscience en effet, si elle était réduite à l’instant,
n’existerait pas comme telle; elle suppose, pour former une continuité avec
elle-même, le souvenir du moment qui précède immédiatement. De plus, l’intelligence
implique la présence «dans» l’esprit d’innombrables idées, que la réminiscence
active fera passer de la virtualité inconsciente à l’actualité consciente.
Or, la mémoire n’obéit pas aux
lois qui régissent les corps; elle nous révèle en cela la nature même de l’esprit:
l’immatérialité. Un souvenir n’est en effet pas une chose matérielle;
si c’était le cas, nous n’aurions pas affaire en lui à du passé, saisi comme
passé, mais à des images présentes, quelque peu affadies; bref, la mémoire
se réduirait à l’imagination. Conserver ce qui n’est plus, non pas sous forme
de traces matérielles, mais d’idées vivantes, voilà la nature de l’esprit.
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B. La Trinité dans l’âme
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L’âme a une activité propre:
la compréhension des idées qu’elle abrite en sa mémoire. L’esprit se
manifeste ainsi – d’abord à lui-même – par l’intelligence, qu’on appelle aussi
verbe intérieur.
C’est poussée par la volonté
que l’intelligence éclaire la mémoire. La volonté est en effet la force
de l’âme, son amour de soi-même, la joie qu’elle a de se connaître. Elle constitue
ainsi le lien entre la mémoire et l’intelligence. Elle est la force interne
de cohésion de l’âme.
Mémoire, intelligence et volonté
ne sont pas trois facultés juxtaposées dans l’âme, mais les trois aspects
indissociables de son déploiement. Elles se compénètrent en tout moment de sa
vie: vouloir, c’est connaître ce que l’on veut, et se le rappeler; se rappeler
quelque chose, c’est vouloir se le rappeler, et connaître la chose; connaître,
c’est vouloir connaître, et garder en mémoire ce que l’on connaît.
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C. «Intellige ut credas,
crede ut intelligas»
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Cette réflexion philosophique
sur la triplicité de l’âme nous aide à approcher le mystère théologique de la
Trinité divine: portée à l’absolu, cette triplicité, constitutive de
l’unité même de la vie spirituelle, permet d’entrevoir comment la Trinité des
personnes en Dieu ne nuit pas à l’unité de Dieu, mais en découle plutôt. Le
Père serait la mémoire de Dieu, le Fils Son Verbe, Son expression, et le Saint-Esprit,
l’Amour mutuel du Père et du Fils.
Mais à l’origine, c’est peut-être le mystère de foi de la Trinité qui a
aidé saint Augustin à mieux comprendre l’esprit humain. On voit là un magnifique
exemple de l’appui mutuel que peuvent s’apporter foi et raison: la foi apporte
une idée féconde, que l’intelligence cherche à éclairer.
L’homme étant à l’image de Dieu, on s’approche de Dieu en étudiant l’homme,
et l’on s’instruit sur l’homme en scrutant la révélation divine.
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2. Le Verbe divin, seul
vrai maître
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A. Le Verbe
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La connaissance de soi, en s’approfondissant,
découvre Dieu – un Dieu proche, intérieur, inaperçu par excès de proximité,
plus intime à moi-même que moi-même, «interior intimo meo». Il est la source
de notre vie, de notre moi, et
la lumière de notre intelligence.
Moi qui suis un être particulier et changeant, je conçois des vérités universelles
et immuables. C’est donc que j’ai part, grâce à mon intelligence, à quelque
chose d’immuable et d’universel qui fonde les vérités. Toute vérité
est pensée par une intelligence infinie, qui ne reçoit pas les choses de l’extérieur,
comme moi, mais les crée. C’est le Verbe de Dieu.
Mon verbe intérieur, ma pensée doivent se régler sur ce Verbe qui l’illumine.
Il ne m’est pas étranger, mais très intime – comme la lumière à mes yeux; et
pour cela même, je n’y prête pas attention, absorbé par les objets qu’il éclaire.
Le Verbe est le seul véritable Maître. Tous les maîtres humains ne font
que nous renvoyer à celui-là, qui seul nous apprend vraiment quelque chose.
L’analyse du langage va nous le montrer.
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B. Langage et «moniteurs»
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Les signes du langage ne nous apprennent rien si nous ne savons pas à quoi
ils renvoient. Le sens d’un mot peut certes être explicité par d’autres
mots déjà connus; mais on ne peut remonter indéfiniment de signe en signe.
On arrive nécessairement à des
significations premières, qui ne nous ont pas été apprises par des signes mais
par l’intuition de la chose même. C’est la perception de la pomme qui
nous apprend ce que veut dire le mot «pomme» et non l’inverse. Or, cette intuition
du sens, personne ne peut l’avoir à notre place. Elle est le fruit de l’effort
de notre intelligence, éclairée par le Verbe divin.
En ce sens, un maître humain
ne nous apprend jamais vraiment quelque chose; simple «moniteur», il nous indique,
par des signes, ce que nous devons apprendre par nous-même, grâce à notre union
avec le Verbe. Ainsi le professeur n’apprend pas «2 + 2 = 4» à son élève,
mais le conduit à comprendre par lui-même cette vérité universelle et nécessaire.
L’effort de comprendre, c’est à chacun de le faire, le moniteur ne peut le faire
à notre place, il peut seulement nous y conduire. Le professeur n’est pas la
raison (ou Verbe); il nous ouvre la voie vers elle.
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3. L’amour
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A. «Mon poids, c’est mon amour»
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La racine de la volonté humaine
est le désir de la béatitude. Tout comme les corps ont leur poids qui
les entraîne, les âmes ont leur amour: «Pondus
meum, amor meus.» Le désir de bonheur est infini: aucun bien particulier,
fini, ne peut l’épuiser. L’âme languit auprès des biens finis de la terre, et
des satisfactions toujours précaires et décevantes de la sensualité; hors d’elle-même,
elle cherche dans le monde ce qu’elle n’y trouvera jamais.
Seul un bien infini, parfait, qui soit l’Amour lui-même, accordé à la
noblesse de notre âme et à l’ampleur de notre désir, pourrait nous donner la
quiétude. Ce bien, c’est Dieu. «Notre
cœur est inquiet tant qu’il ne repose pas en Toi», s’exclame Augustin
dans les Confessions.
Tous, nous désirons Dieu, mais
nous l’ignorons souvent, aveugles que nous sommes à l’objet réel du désir
infini qui nous constitue. Celui-là même qui déclare qu’il déteste Dieu l’aime
encore; son opinion, son idée fausse de Dieu ne peuvent faire qu’il ne désire
la béatitude suprême, qui réside en Dieu seul.
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B. Uti et frui
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La vraie béatitude, qui est inséparable de la rectitude morale, est la
fin de toute action. Tout lui est subordonné. On
doit donc user (uti) de tous les biens, comme de moyens, en vue
de jouir (frui) un jour de la béatitude céleste. Être
utile, pour quelque chose ou quelqu’un, c’est servir à l’obtention de la béatitude,
qui elle, n’est pas utile mais désirable en soi.
Le désordre et le mal s’installent
lorsque l’on use de ce dont on devrait jouir, et jouit de ce dont on devrait
seulement user. Traiter les moyens comme des fins, et les fins comme
des moyens, voilà la subversion. Ainsi fait celui qui s’abandonne à l’amour
de l’argent, alors qu’il devrait seulement en user pour une fin digne de l’homme.
Ainsi aussi celui qui utilise le nom de Dieu à son petit profit de tartufe,
alors qu’il devrait jouir seulement de la Divinité comme de la fin suprême de
son désir. Jouir de soi en usant de Dieu ou user de soi pour jouir de Dieu,
telle est l’alternative.
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4. La liberté et le
mal
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La cause du mal réside uniquement
dans la volonté libre, et non point dans le corps, la sensibilité, ou
le désir qui peuvent seulement en être l’occasion. Il n’y a pas de mauvaises
choses, il n’y a qu’un mauvais usage des choses (Ü manichéisme*).
La racine du mal est dans l’orgueil
de l’homme, qui se détourne de Dieu pour se faire le centre de l’être.
Cette complaisance en soi-même est le contraire de la charité, qui est don de
soi. C’est une sorte de torsion, d’écroulement sur soi-même de la volonté, détournée
de sa fin. Cette folle prétention d’être à soi-même son propre principe et sa
propre fin est vouée à l’échec et, finalement, au malheur. Nier sa dépendance,
alors qu’elle nous fait vivre, revient en effet à vouloir scier la branche sur
laquelle on est assis!
Mais nous agissons «dans l’ignorance et la difficulté»; notre nature
est rétive et impuissante à faire le bien qu’elle veut. Le mystère du péché
originel permet à saint Augustin d’éclairer cette situation incompréhensible:
la faiblesse de notre nature est la punition du premier péché, que seule peut
racheter la grâce divine. Elle donne gratuitement à notre libre arbitre la force
d’agir, et nous rend vraiment libres. La
vraie liberté, c’est le libre arbitre libéré par la grâce.
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