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Sartre : La liberté humaine
Impression facile
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Après avoir décrit la conscience, Sartre s’attache à montrer (en particulier
dans L’Être et le Néant) qu’elle
est synonyme de liberté. Il retrouve par là l’idée stoïcienne de liberté absolue
du jugement: tout ne dépend pas de nous dans le monde, mais nous sommes entièrement
responsables de la manière dont nous nous y rapportons.
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1. La liberté de la conscience
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A. La distance de soi à soi
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Je suis conscient de la pomme qui est posée sur la table; c’est donc
que je m’y rapporte et que je m’en différencie. Être
conscient d’une chose, c’est ne pas être la chose, c’est se poser soi-même à
côté de la chose, comme autre qu’elle. Or, nous avons conscience de nous-mêmes.
Serions-nous autres que nous-mêmes?
Examinons: être conscient de soi, avoir conscience de soi, non pas de
manière irréfléchie, mais en se prenant vraiment comme objet de réflexion, c’est
nécessairement se mettre à distance de soi-même. Avoir conscience de soi, c’est se décoller de soi, s’arracher
à soi, se regarder un peu comme on regarde un autre.
Le moi qui regarde est déjà autre que le moi qu’il regarde. De ce fait,
nous ne coïncidons jamais parfaitement avec
nous-mêmes, à la différence des choses. Nous sommes toujours «à distance»,
toujours autres que nous-mêmes. La conscience implique l’altérité à soi.
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B. La liberté
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Par la conscience de soi, j’ai toujours en quelque sorte une longueur
d’avance sur moi-même: au moment où je prends conscience de ce que je suis,
je ne le suis déjà plus vraiment. Autrement dit, la conscience me révèle que
je suis toujours, sinon effectivement autre, du moins potentiellement autre
que moi-même – bref, qu’il me revient
de décider si je veux être le même ou changer.
Voilà qui est lourd de conséquences: je ne suis (en tout ce qui peut
relever de mon action) rien de déterminé définitivement. En me révélant que je ne suis pas déterminé,
que je ne suis rien, la conscience me révèle donc que je suis libre.
Je ne suis pas une chose, je ne suis pas pris dans le déterminisme qui régit
le monde des choses.
Prenons un exemple. Vous vous dites: «je
suis lâche, c’est comme ça.»
Il est évident que c’est faux. Vous parlez de vous comme d’une chose, qui est
ce qu’elle est sans pouvoir s’en arracher. Mais puisque vous en avez conscience,
vous ne l’êtes pas, c’est
vous qui vous faites tel.
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C. L’en-soi et le pour-soi
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Sartre appelle «pour-soi» le
mode d’être de l’homme, qui consiste à se rapporter à soi dans une transparence
absolue, sans jamais rien être de déterminé. Il appelle «en-soi» l’être des choses (des
pierres aux animaux), qui, à la différence du pour-soi, existe conformément
à une définition fixe, sans pouvoir prendre le moindre écart par rapport à elle.
L’en-soi est identique à soi, sans distance, «opaque et massif».
Les choses – l’en-soi – existent
conformément à une nature, qu’on appelle leur essence (= définition).
En elles, l’essence précède l’existence. C’est-à-dire que leur existence réelle
n’apporte rien de neuf à leur essence, mais la réalise. Le chou-fleur, le stylo
existent conformément à leur essence.
Le pour-soi, lui, n’a pas d’essence: il est toujours libre de se faire
autre. D’une certaine manière, c’est lui qui fait son essence en existant (je ne suis pas fainéant, ou conservateur,
c’est moi qui me fais être
tel, et moi qui puis à tout moment cesser de me faire être tel). Pour l’homme, «l’existence précède l’essence».
«L’homme se définit peu à peu, et la définition reste toujours ouverte» (L’Existentialisme est un humanisme).
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2. La condition de l’homme
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A. L’angoisse
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L’homme prend quelquefois une conscience très vive de sa liberté. Il
éprouve alors un sentiment particulier
que Sartre appelle «l’angoisse». Elle survient dans ces moments où nous
avons l’intuition que rien en nous n’est déterminé, mais que tout est suspendu
à notre liberté, que nous sommes entièrement responsables de nous-mêmes.
Alors que la peur se porte toujours sur quelque chose d’extérieur à nous,
l’angoisse se porte sur notre propre
liberté imprévisible. C’est la liberté qui s’angoisse d’elle-même. Le
soldat pour la première fois au front a peur des rafales de mitrailleuses; mais
il s’angoisse de sa réaction:
quelle attitude choisira-t-il au moment de monter à l’assaut? trembler, pleurer
comme un enfant, braver le danger, ruser… De même, sur un chemin à pic, j’ai
peur de déraper, mais ce qui m’angoisse quand je regarde dans le vide, c’est
ma liberté elle-même: je pourrais m’y jeter, il suffit d’un rien, d’un petit
geste…
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B. La mauvaise foi
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L’homme découvre ainsi qu’«il
est condamné à être libre». Il n’est pas possible de faire autrement:
il faut faire des choix, conduire sa vie. Celui-là même qui se laisse porter
par le cours des choses fait un choix, celui de ne pas choisir. C’est la «condition
de l’homme», à défaut de nature ou d’essence.
Cette condition est difficile. Le rêve de l’homme est d’avoir l’assurance
et la tranquillité définitive de l’en-soi, qui ne porte pas constamment le fardeau
de soi-même. Le pour-soi voudrait bien
être quelque
chose une fois pour toutes, s’en remettre aux choses, à une nature qui
le déchargerait de supporter l’idée qu’il est responsable de lui-même. L’idéal
serait d’être Dieu*.
Pour fuir l’angoisse, l’homme adopte donc l’attitude que Sartre appelle
«mauvaise foi»: il s’agit pour la conscience
de s’aveugler, de se mentir à elle-même sur elle-même, en se cachant sa propre
liberté. On est de mauvaise foi quasi constamment, dans tous ces moments de
la vie où l’on cherche à coller parfaitement à son rôle, à adhérer complètement
à ce que l’on paraît, bref, où l’on essaie de jouer à être quelque chose de déterminé.
Ainsi, chacun joue en face des autres, et pour lui-même, à «être lui-même»,
à incarner le personnage qu’il s’est fait, comme s’il l’était par nature. C’est
la petite comédie de la sincérité.
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3. La liberté en situation: les
conditions du choix
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Que l’homme soit libre ne signifie pas qu’il puisse faire ou vouloir
n’importe quoi! La liberté s’exerce dans un cadre déterminé: je n’ai choisi
ni mon corps ni le milieu social où je suis né, etc. Tous ces éléments non choisis
(dont la mort* fait partie)
décrivent la situation dans laquelle
ma liberté s’inscrit, les conditions dans lesquelles mes choix s’exercent. L’idée
d’un choix qui ne porterait pas sur un nombre limité de possibilités est absurde.
Une situation n’a pas de sens
en elle-même; c’est la conscience qui lui en donne un, en l’interprétant,
en projetant sur elle les valeurs qu’elle a choisies. Ma situation ne détermine
pas mon attitude; être riche, être pauvre, par exemple, ne rendent nécessaire
aucun comportement. Prenons une situation: je suis exploité; je puis me résigner,
me révolter violemment, ruser pour prendre la place de l’exploiteur ou lutter
pour l’amélioration de mes conditions. Cela dépend de mes valeurs, de ma manière
d’être, que je choisis librement.
Voyons comment se fait un choix. Il est toujours appuyé à des motifs;
mais les motifs ne le déterminent pas comme des impulsions poussent infailliblement
un mobile: les motifs ont la valeur
et la force que je veux bien leur donner; c’est moi qui me lie librement.
Les motifs de type «raisonnable» ne seront déterminants que si je choisis au
préalable d’y être sensible, si je me fais «jeune homme raisonnable», plutôt
que passionné.
Tout se ramène donc finalement
à un choix originel, à un «projet fondamental» par lequel le pour-soi
détermine sa manière d’être générale. Chacun a fait un jour ce choix, consciemment,
mais de manière irréfléchie, sans en avoir «conscience» au sens courant, c’est-à-dire
sans se le formuler explicitement. J’ai pu me choisir dur et toujours raidi
contre le destin, ou bien souple et sans résistance. Ce choix originel explique
que les goûts, les gestes, les actes, les prises de position de chacun aient
une certaine cohérence, un air de famille entre eux. Mais un changement, une
conversion, est à tout moment possible.
Ce choix conscient mais non réfléchi dirige toute la vie; il n’est pas
critiqué ni remis en question. La mise
au jour et l’explicitation de ce choix font l’objet de la «psychanalyse existentielle».
Elle se distingue de la psychanalyse freudienne en ce qu’elle n’invoque aucun
inconscient*. Elle doit aider l’individu à se réapproprier sa liberté, et
éventuellement à se remettre en cause.
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