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Une passion sans illusion est-elle possible ? (16/20) Dissertation de l’élève | ’La vie est un songe’, affirme le titre d’une pièce de Calderon de la Barca, semblant sous-entendre ainsi que la vie entière n’est qu’une vaste illusion; à l’opposé de ce point de vue, d’autres soutiennent que, non seulement la vie ne se réduit pas à une illusion mais que, plus encore, cette dernière est exclue d’une des caractéristiques fondamentales de la nature humaine: la passion. Mais l’alchimiste qui sait pertinemment qu’il est incapable de transformer en or n’importe quel métal aura-t-il autant de passion pour sa science? La thèse qui consiste à dire que la passion existe sans illusion soulève donc des objections. Ainsi, une analyse précise des notions amènerait à dire qu’il existerait une réponse alternative lorsqu’on s’interroge sur le point de savoir si une passion sans illusion est possible. Une passion sans illusion demeure-t-elle une véritable passion? | | | Illusion et passion, que sont-elles? Attachons-nous d’abord à ce qu’est l’illusion. Les difficultés rencontrées par Descartes lorsque, dans sa quête de la vérité, il avait la volonté de ne s’appuyer que sur des certitudes irrévocables, prouvent assez que l’illusion est extrêmement mêlée à notre nature humaine. Elle est ce décalage entre ce qui est et ce qu’on croit, entre la réalité et l’image que nous avons de la réalité. Cette définition générale n’exclut pas que l’illusion puisse revêtir de multiples aspects, dans notre manière de la connaître, dans sa nature même et dans le rapport que nous entretenons avec elle. Dans notre manière de la connaître tout d’abord. La première façon pour l’homme de prendre conscience de l’illusion est la manière sensible. Lorsque l’amputé du bras souffre au niveau du coude, il se rend bien compte du décalage entre ce qu’il croit -avoir mal au coude- et ce qui est -l’absence manifeste de ce membre. Le deuxième moyen pour l’homme de connaître cette illusion est de le faire par son intelligence: la raison est capable de constater le décalage, l’écart entre ce que je crois et la réalité, de manière rétrospective -j’avais l’illusion d’avoir réussi mon devoir et ma note m’a ouvert les yeux sur la véritable qualité de ce même devoir. De multiples aspects également dans sa nature-même. Nous avons dit que l’illusion était inhérente à l’homme, et ce parce qu’elle concerne tous domaines de son être. Dans un premier temps elle concerne son corps: dans l’écrasante chaleur du désert, le voyageur croit discerner une oasis et ses palmiers alors qu’en réalité, il n’y en a pas -notons au passage que l’illusion est ici entretenue par le désir-, et on parle alors d’illusion optique. Elle concerne aussi dans un second temps l’intelligence de l’homme: jusqu’à peu, les hommes croyaient que la Terre était plate et qu’une fois à l’horizon, on chutait, illusion de l’intelligence qui justifie par ses moyens une erreur d’interprétation des sens. Et l’illusion concerne également le cœur de l’homme, sa vie affective au sens large: la jeune fille croit qu’elle est profondément amoureuse du jeune homme, alors qu’il ne s’agit en fait que d’une flamme passagère et trompeuse. Elle a l’illusion d’aimer véritablement, alors que le sentiment amoureux est en réalité bien plus fort et engageant. L’homme est donc ainsi concerné par l’illusion dans tout ce qu’il est. D’autre part l’illusion peut se rapporter au passé ou à l’avenir. Dans le premier cas, il est possible d’avoir, malgré le recul du temps, une illusion sur le passé, cette illusion, cette mémoire tronquée peuvent être assimilées à une sorte de mensonge à soi-même, à un refus d’objectivité et de réalisme. Dans le second cas, il s’agit des rêves , des fantasmes entretenus par l’incertitude que nous avons face à l’avenir. Un dernier aspect de cette nature de l’illusion est le fait qu’elle puisse être individuelle ou collective. L’illusion individuelle concerne tous les exemples que nous venons d’évoquer; l’illusion collective concerne notamment l’état d’esprit dans le quel sont maintenues, sous l’action de la propagande, les peuples dirigés par un régime autoritaire. L’Histoire -le communisme en URSS et dans les pays de l’Est- ou la littérature -1984 de Georges Orwell- sont la preuve de l’existence de cette illusion collective: les hommes, en masse, subissent l’écart entre ce qu’ils croient et la réalité. Enfin l’illusion revêt de multiples aspects dans le rapport que nous entretenons avec elle. En effet, il y a des degrés dans la foi que nous accordons à l’illusion ressentie. On peut prendre vraiment pour réel ce qui n’est qu’illusion -c’est le cas de l’alchimiste face à sa capacité potentielle de transformer les métaux en or; on peut aussi savoir qu’il s’agit d’une illusion mais continuer d’entretenir cependant cette idée: l’illusion peut être dans ce sens ’indépendante’ de la raison dans la mesure où elle continue d’être, alors qu’elle est identifiée comme illusion; enfin elle peut être complètement refusée. Dans un second temps qu’est-ce que la passion? Racine, Corneille et bien d’autres auteurs se sont chargés de nous présenter des personnages passionnés, au sens le plus fort du terme. Il s’agit là encore d’une réalité psychologique et affective profondément ancrée dans la nature humaine. Que ce soit la définition de Sartre -la passion est une réflexion complice de l’affectivité-, celle d’Alain -la passion est une complaisance de la pensée avec l’affectivité- ou encore la conception cartésienne, tous expriment d’une façon plus ou moins explicite que la passion implique l’unité du corps et de l’âme. En cela elle concerne donc l’homme dans sa totalité. Pour déterminer plus précisément cette passion qui, comme nous l’avons dit, est inhérente à l’homme, analysons les relations qu’elle entretient avec différents pôles de la nature humaine. Tout d’abord une première approche consiste à considérer passion et affectivité. En effet elles sont directement liées dans la mesure où la passion concerne les sentiments. La peur, la joie, l’angoisse, l’amour, la surprise: c’est dans le cœur qu’on les éprouve en premier lieu, ces passions, c’est là qu’elles trouvent leur premier écho. Mais très vite après, la passion appelle l’entrée en scène de la volonté: que vais-je faire face à cette passion, une fois que j’ai pris conscience de son existence? Qu’est-ce que, en homme libre, je vais poser comme acte pour répondre à cette passion? Les héros tragiques choisissent généralement la mort, le plus souvent la leur, refusant ainsi leur passion; d’autres au contraire iront au-devant d’elle, posant les actes pour assouvir les désirs qu’elle engendre: c’est ce que fait Lancelot, héros de Chrestien de Troyes, au péril de sa vie, pour obtenir en retour de son amour celui de la reine Guenièvre; d’autres enfin tueront l’objet de leur passion, tentant ainsi d’échapper à son empire: c’est ce que fait Néron lorsqu’il fait assassiner Agrippine, cette mère dont il redoute l’influence où la soif de pouvoir. La passion enfin entraîne dans son sillage le jugement: comment mon intelligence et ma raison vont-elles se positionner par rapport à cette passion? Celle-ci va-t-elle affecter mon jugement -qui est la mise en œuvre de la raison- ou aliéner ma liberté? Ou au contraire ma raison va-t-elle dominer cette passion afin que je reste, dans la perspective d’Alain, ’maître à bord’? Passion et objectivité ou, plus exactement passion et vérité ne devraient-elles pas grâce à l’intervention du jugement, pouvoir être compatibles? Ainsi avons-nous précisé les notions: illusion et passion sont toutes deux inhérentes à l’homme; la première l’affecte dans tout ce qu’il est -son corps, son intelligence et son cœur-, elle se rapporte au passé et à l’avenir, elle est collective ou individuelle. La seconde fait appel à l’affectivité, à la volonté -liberté-, au jugement -vérité- et est ainsi à la fois moteur et frein au comportement humain. | | | Maintenant que sont bien définies passion et illusion, nous sommes en mesure de nous interroger sur la nature des liens qu’elles nourrissent entre elles. Tout d’abord l’illusion dynamise la passion; elle est motrice car cette part d’indétermination, d’incertitude face à l’avenir exacerbe les passions de l’homme. Celui-ci, même si sa raison a parfaitement intégré le fait qu’il s’agissait d’une illusion, ne pourra pas s’empêcher de tout faire pour rapprocher autant que possible la réalité de ce qu’il croit: l’illusion est un décalage, la passion est le mouvement de l’homme pour réduire ce décalage. Napoléon serait-il aussi passionné par la mise en œuvre d’une stratégie militaire s’il n’avait aucune illusion sur l’issue de la bataille? Beethoven aurait-il mis autant de passion dans la composition de ses symphonies s’il n’avait aucune illusion sur l’effet que ferait sur le public la pose du dernier accord? Ruy Blas serait-il aussi passionné si l’amour de la reine pour lui était définitivement acquis? Jusqu’au dernier mètre d’une course, le cœur du sportif lui murmure qu’il peut gagner, et c’est ce qui le fait avancer. L’homme n’est-il pas en permanence en quête d’une cohérence qu’il pourrait donner à sa vie? Or l’illusion est un formidable moyen d’accès à cette cohérence, dans la mesure où elle est susceptible de justifier les passions. Reprenons l’exemple de l’alchimiste: comment justifier ces milliers d’heures de lecture, de travail, ces fiévreuses nuit de recherche, sinon par l’illusion qu’un jour il saura transformer le plomb en or? Cependant il n’est pas indigne de l’homme de tenter de lutter contre l’illusion. L’histoire de la pensée a montré que l’homme cherchait à réduire cette part d’illusion qui réside dans la passion, lorsque cette passion est la soif, jamais asséchée, de la sagesse et de la vérité. C’est le cas de Descartes qui, pour atteindre cette vérité, a choisi la voie de la certitude: sa passion a été cette lutte incessante contre l’illusion, contre le doute. Mais croire ainsi pouvoir atteindre la vérité, n’est-ce pas en soi une illusion? Un autre courant de pensée plus ancien, celui des stoïciens, affirme que la philosophie est la recherche de la vertu par le moyen de la vertu elle-même; et cette vertu exclut le trouble. Or les émotions ou passions sont incompatibles avec l’imperturbabilité. En un mot, vertu implique absence de passion. Pour les Stoïciens, la lutte contre les passions est justifiée par le fait que celles-ci amènent avec elles le trouble, l’illusion. Ces deux exemples pris donc dans l’histoire philosophique montrent que la passion contient une part irréductible d’illusion: Descartes le prouve indirectement, le stoïcisme directement dans la mesure où cette philosophie lutte contre la passion parce que celle-ci s’oppose à l’idéal qui est d’atteindre une vertu dont par définition est exclue l’illusion. | | | Ainsi, l’analyse des notions d’illusion et de passion a permis de mettre en évidence le fait qu’elles avaient toutes deux un caractère inhérent à la nature humaine. Or, à travers cette profonde intimité qu’elles entretiennent avec l’homme, passion et illusion se trouvent elles aussi, par conséquent, intimement liées: l’illusion dynamise la passion et lui donne une cohérence. Parallèlement, l’histoire philosophique confirme ce lien: les stoïciens ont une philosophie qui prône la vertu sans trouble, condamnant ainsi la passion; Descartes a montré, à ses dépends, que même une passion qui lutte contre l’illusion implique une part, si infime soit-elle, de cette illusion. Au-delà de cette approche, ne peut-on pas considérer qu’il y aurait chez l’homme un sens de la dignité et de la grandeur tel qu’il le pousserait à vivre ses passions quand bien même celles-ci auraient perdu tout caractère illusoire? C’est ce que semble suggérer la devise de Guillaume d’Orange selon laquelle ’il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre , ni de réussir pour persévérer’. | |
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