Ma chère petite fille,
Je t’ai déjà souvent entendu dire que tu considérais les
femmes de ma génération comme "absolument pas émancipées",
expression par laquelle tu voulais dire que moi et mes contemporaines étaient
prêtes à reconnaître toute notre vie le mari comme "chef
de foyer" et à se mettre sous ses ordres. Tu m’as dit en riant doucement
: "Tu n’y peux rien, Mamie; tu as justement été élevée
pour ça!"
Maintenant oui, chère petite-fille, il se peut que j’ai vraiment été
élévée en ce temps à voir le sexe masculin comme
le "roi de la création". Mais il y a eu cependant une longue
période de ma vie où il ne me restait rien d’autre que d’être
moi-même "chef de foyer"! Ton grand père devint soldat
en 1939 et revint de captivité en 1948. Pendant toutes ces années,
et ce furent vraiment de dures années, j’ai du m’en sortir toute seule.
Avec le ménage et le travail à l’usine, avec les enfants et les
dépenses, avec la nécessité et la faim, avec la peur et
le souci, avec l’approvisionnement à la campagne et le marché
noir, avec les ruines qui étaient advenues de notre appartement après
les bombardements, et avec de nombreux autres problèmes, dont vous n’avez
aujourd’hui aucune idée. Dans ces temps extrêmement durs j’ai du
(de même que des milliers d’autres femmes) être totalement émancipée.
Aucune génération de femmes après nous n’a du être
aussi autonome que les femmes pendant la guerre et le début de l’après-guerre!
Et avec le recul on peut facilement afirmer que nous avons fait ça très
bien.
Celles d’entre nous dont les maris ne sont plus revenus de la guerre ont du
faire cela plus longtemps. En ces temps là nous n’avons vraiment pas
manqué de conscience, de courage, de force et d’assurance. Et ceux qui
peuvent s’affirmer pendant ces heures des plus misérables se croient
également capables de se balancer toute leur vie normale sans beaucoup
de "haute surveillance" masculine.
Mais quand ensuite ton grand père est revenu après neuf années,
j’ai remarqué qu’il était meilleur pour nous tous de le replacer
à son poste de "chef du foyer". Pourquoi ? Parce qu’il avait
neuf terribles années derrière lui, pendant lesquelles il n’en
n’était pas venu - comme moi - à "réapprendre".
C’était un "rappatrié" malade, faible, embarassé,
sans défense, sans beaucoup d’espoir et si il avait remarqué que
pendant sa longue absence j’avais changé et que je pouvais aussi conduire
la vie sans lui, il se serait senti "redondant" et n’aurait absolument
pas pu surmonter sa triste condition. C’était comme ça, chère
petite-fille! Et je suis convaincue que c’est également une forme d’"émancipation"
de ne pas faire sentir sa propre force et sa propre puissance aux faibles et
aux découragés.
Ta mamie.
Voilà, j’espère que cette traduction vous satisfera pleinement.
A bientôt
Compte tenu de sa longueur (40 ligne et non pas 20), je vous ai débitée
de 60 points (au lieu de 48)